—Ah! c'est bien. Tu vois, quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places! Demain je te ferai une bonne pachade.»

La pachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade! C'est une pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave que je n'ose pas l'attaquer. Ma mère fait l'affairée pour la pachade et me montre un oeuf tout crotté en me disant: «J'espère qu'il est gros!»

Des farces, tout cela. Et mes vingt sous, les ai-je gagnés, oui ou non? Est-ce qu'on me les a promis? Il faut peut-être que je les lui demande. Pourquoi donc? Est-ce qu'elle a oublié?

Je vois bien à un peu de gêne, à cette coquetterie de l'oeuf, à la contrainte du sourire, je vois bien qu'elle se souvient. Elle tient peut-être à garder son rang. C'est le fils qui doit rappeler à la mère ce qu'elle a promis.

«Maman, et mes vingt sous?»

Elle ne me répond pas de suite; mais, venant à moi tout d'un coup, d'une voix qui n'est plus celle qu'elle avait, espiègle et charmante, en montrant le gros oeuf crotté:

«Jacques, veux-tu faire crédit à ta mère?…»

Il y a dans l'accent toute la dignité d'une vaincue qui accepte son sort d'avance, mais demande une grâce au vainqueur. Elle ne défend pas sa bourse, la voilà!—Les vingt sous sont sur la table—mais elle prie qu'on lui laisse du temps.

Oui, ma mère, je vous fais crédit. Oh! gardez, gardez ces vingt sous, soit qu'ils doivent servir à réparer une brèche, soit que vous vouliez les engager pour moi dans une entreprise,—et sans me rien dire, en ayant l'air plutôt de mendier un pardon, vous joignez mon capital au vôtre, vous m'intéressez dans les affaires, vous me faites l'associé de la maison! Merci!

Et elle s'entend en affaires, ma mère; elle sait comment on fait rapporter à l'argent; car elle m'a raconté, bien souvent, qu'à quatre ans, elle pouvait déjà gagner sa vie.