J'avais envoyé une lettre à mademoiselle Balandreau lui annonçant mon arrivée, une lettre qu'elle a montrée à tout le monde.

«Comme il écrit bien! voyez ces majuscules!»

Elle m'a préparé un lit dans un petit cabinet qui est à côté de sa chambre. C'est grand comme une carafe, mais j'ai le droit de fermer ma porte, de jeter ma casquette sur mon lit et de planter mon paletot en disant ouf! Je fais des gestes de célibataire, je range des papiers, je fredonne…

Qu'y a-t-il dans ma valise, dont m'a parlé mon oncle?

Dix francs!

Je puis les accepter de lui…

Me voilà riche tout d'un coup.

Le temps est superbe, et je descends dès neuf heures en ville, libre, et craquant du bonheur d'être libre; je me sens gai, je me sens fort, je marche en battant la terre de mes talons et en avalant des yeux tout ce qui passe la nue dans le ciel, le soldat dans la rue; je rôde à travers le marché, je longe la mairie, je vais au Breuil flâner, les mains derrière le dos, en chassant quelque caillou du bout de mon soulier, comme le receveur particulier qui marche devant moi et que j'imite un peu.

Il n'y a pas de devoirs, pas de pensums, ni père ni mère, personne, rien!

Il y a le tambour de ville qui s'arrête au coin du carrefour et amasse les gens; il y a les officiers à épaulettes d'or que je frôle; j'ai le droit d'aller à tous les rassemblements.