Comme j'attends après lui! Je compte les heures quand il est sur le point de rentrer.

Il m'emporte dans ses bras après la soupe, et il m'emmène jusqu'à ce qu'on se couche, dans son petit atelier, qu'il a en bas, où il travaille à son compte, le soir, en chantant des chansons qui m'amusent, et en me jetant tous les copeaux par la figure; c'est moi qui mouche la chandelle, et il me laisse mettre les doigts dans son vernis.

Il vient quelquefois des camarades le voir et causer avec lui, les mains dans les poches, l'épaule contre la porte. Ils me font des amitiés, et mon oncle est tout fier: «Il en sait déjà long, le gaillard—Jacques, dis-nous ta fable!»

Un jour, l'oncle Joseph partit.

Ce fut une triste histoire!

Madame Garnier, la veuve de l'ivrogne qui s'est noyé dans sa cuve, avait une nièce qu'elle fit venir de Bordeaux, lors de la catastrophe.

Une grande brune, avec des yeux énormes, des yeux noirs, tout noirs, et qui brûlent; elle les fait aller comme je fais aller dans l'étude un miroir cassé, pour jeter des éclairs; ils roulent dans les coins, remontent au ciel et vous prennent avec eux.

Il paraît que j'en tombai amoureux fou. Je dis «il paraît», car je ne me souviens que d'une scène de passion, d'épouvantable jalousie.

Et contre qui?

Contre l'oncle Joseph lui-même, qui avait fait la cour à mademoiselle Célina Garnier, s'y était pris, je ne sais comment, mais avait fini par la demander en mariage et l'épouser.