L'aimait-elle?

Je ne puis aujourd'hui répondre à cette question; aujourd'hui que la raison est revenue, que le temps a versé sa neige sur ces émotions profondes. Mais alors,—au moment où mademoiselle Célina se maria, j'étais aveuglé par la passion.

Elle allait être la femme d'un autre! Elle me refusait, moi si pur. Je ne savais pas encore la différence qu'il y avait entre une dame et un monsieur, et je croyais que les enfants naissaient sous les choux.

Quand j'étais dans un potager, il m'arrivait de regarder; je me promenais dans les légumes, avec l'idée que moi aussi je pouvais être père…

Mais tout de même, je tressaillais quand ma tante me tapotait les joues et me parlait en bordelais. Quand elle me regardait d'une certaine façon, le coeur me tournait, comme le jour où, sur le Breuil, j'étais monté dans une balançoire de foire.

J'étais déjà grand: dix ans. C'est ce que je lui disais:

«N'épouse pas mon oncle Joseph! Dans quelque temps, je serai un homme: attends-moi, jure-moi que tu m'attendras! C'est pour de rire, n'est-ce pas, la noce d'aujourd'hui?»

Ce n'était pas pour de rire, du tout; ils étaient mariés bel et bien, et ils s'en allèrent tous les deux.

Je les vis disparaître.

Ma jalousie veillait. J'entendis tourner la clef.