J'enfile du regard cette rue qui d'un côté mène au collège, de l'autre à la place Marengo; qui me rappelle le plaisir, la peine, les longues heures d'ennui et les minutes de bonheur.

Ah! j'ai grandi maintenant; je ne suis plus l'enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n'avais lu que le catéchisme et je croyais aux revenants. Je n'avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable; j'ai peur aujourd'hui de ce que je vois; peur des maîtres méchants, des mères jalouses et des pères désespérés. J'ai touché la vie de mes doigts pleins d'encre. J'ai eu à pleurer sous des coups injustes et à rire des sottises et des mensonges que les grandes personnes disaient.

Je n'ai plus l'innocence d'autrefois. Je doute de la bonté du ciel et des commandements de l'Église. Je sais que les mères promettent et ne tiennent pas toujours.

À l'instant, en rôdant dans cet appartement où traînent les meubles comme les décors d'un drame qu'on démonte, j'ai vu les débris de la tirelire où ma mère mettait l'argent pour m'acheter un homme et qu'elle vient de casser.

Est-ce le silence, l'effet de la tristesse qui m'envahira toujours plus tard, quand j'aurai quitté un lieu où j'ai vécu, même un coin de prison?

Est-ce l'odeur qui monte de toutes ces choses entassées? Je l'ignore; mais tous mes souvenirs se ramassent au moment de partir.

Voici, dans ce coin, un bout de ruban bleu.

C'était à ma cousine Marianne. On l'avait fait venir de Farreyrolles sous prétexte qu'elle était née avec des manières de dame, et qu'un séjour de quelque temps dans notre famille ne pouvait manquer de lui donner le vernis et la tournure qu'on gagne dans la compagnie des gens d'éducation et de goût.

Pauvre cousine Marianne!

On en fit une domestique, qu'on maltraitait tout comme moi,— moins les coups.