Mais cette mélancolie même vient à mon secours et me fait trouver les soirées plus belles et plus douces sur la grande place qui est devant l'école, et où je vais, quand je suis triste d'avoir vu le trapèze et la balançoire me tendre inutilement les bras dans le jardin!

La brise secoue mes cheveux sur mon front et emporte avec elle ma bouderie et mon chagrin.

Je reste silencieux, assis quelquefois comme un ancien sur un banc, en remuant la terre devant moi avec un bout de branche, ou relevant tout d'un coup ma tête pour regarder l'incendie qui s'éteint dans le ciel…

«Tu ne dis rien, me fait le petit de l'École normale, à quoi penses-tu?

—À quoi je pense? Je ne sais pas.»

Je ne pense pas à ma mère, ni au bon Dieu, ni à ma classe; et voilà que je me mets à bondir! Je me fais l'effet d'un animal dans un champ, qui aurait cassé sa corde; et je grogne, et je caracole comme un cabri, au grand étonnement de mon petit camarade, qui me regarde gambader, et s'attend à me voir brouter. J'en ai presque envie.

5 La toilette

Un jour, un homme qui voyageait m'a pris pour une curiosité du pays, et m'ayant vu de loin, est accouru au galop de son cheval. Son étonnement a été extrême, quand il a reconnu que j'étais vivant. Il a mis pied à terre, et s'adressant à ma mère, lui a demandé respectueusement si elle voulait bien lui indiquer l'adresse du tailleur qui avait fait mon vêtement.

«C'est moi», a-t-elle répondu, rougissant d'orgueil.

Le cavalier est reparti et on ne l'a plus revu.