J'explique l'histoire des vêtements.

J'avais usé les habits que je portais en arrivant. Ceux qu'on m'avait envoyés, taillés par mon père, cousus par ma mère, étaient trop larges; il aurait pu tenir quelqu'un avec moi dedans. Je ne connaissais personne.

Je suis tombé sur Rajoux qui était deux fois gros comme moi, et qui avait, lui, des habits trop petits.

Il m'a demandé si je voulais changer, que j'avais une si drôle de tournure avec ces fonds trop abondants. Ça inquiétait beaucoup de gens de me voir marcher avec difficulté! Que ne disait-on pas?

Nous avons signé le marché un jour au dortoir; il m'a donné ses frusques, j'ai pris les siennes, et j'ai pu jouer aux barres de nouveau.

Ma mère se taisait. J'attendais, accablé; enfin elle sortit de son silence.

«Ah! ce n'est pas du mauvais drap!… Mais il ne devait rien y connaître, ton Rajoux, tu aurais pu demander quelque chose en retour, un gilet de flanelle, un bout de caleçon. Ah! si ç'avait été moi! va! Oui, le drap est bon. Seulement nous n'avons pas de pièce (examinant un fond rayé); pour ce fond là, je ne vois que le tapis de ma chambre. Je pourrai arranger cette doublure avec mes vieux rideaux.»

Diable!

«Tu ne peux pas faire des conquêtes avec ça, par exemple. Et moi j'aime bien un homme qui a un peu de coquetterie dans sa toilette, —une redingote verte, un pantalon à carreaux… Oh! je ne voudrais pas qu'on en abuse! Plaire, mais non pas se lancer dans le vice; parce qu'on est bien mis, ne pas rouler dans la vie dorée, non! mais, tu diras ce que tu voudras, un brin d'originalité ne fait pas mal, et je ne t'en aurais pas voulu, si on s'était retourné pour te regarder à mon bras dans la rue. Qui est-ce qui se retournera pour te regarder? personne! Tu passeras inaperçu. Enfin, si tu es modeste!… (il y a un peu d'ironie et de désappointement dans l'accent), mais c'est du bon, je ne dis pas que ce n'est pas du bon.»

«Où me mènes-tu dîner?»