Deux tantes du côté de ma mère, la tante Rosalie et la tatan Mariou. On appelle cette dernière tatan; je ne sais pourquoi, parce qu'elle est plus caressante peut-être. Je vois toujours son grand rire blanc et doux dans son visage brun: elle est maigre et assez gracieuse, elle est femme.

Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée; elle a l'air d'un chantre; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger, qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est _l'homme _dans son ménage; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas: il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son visage fripé, tiré, ridé.—J'ai remarqué, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues; ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s'est égaré un soir de fête ou de comédie dans la grange ou l'auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de l'étable à cochons et du fumier: ratatinés par leur origine, ils restent gringalets sous les grands soleils.

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré; il a la peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des lèvres comme des coquelicots; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille tricolore ne le quitte jamais. J'ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres.

Deux tantes du côté de mon père.

Ma tante Mélie est muette,—avec cela bavarde, bavarde!

Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, répond; elle vous harcèle de questions, elle demande des répliques; ses prunelles se dilatent, s'éteignent; ses joues se gonflent, se rentrent; son nez saute! elle vous touche ici, là, lentement, brusquement, pensivement, follement; il n'y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait, regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner tout entier, tandis qu'avec les commères qui ont une langue, on ne fait que prêter l'oreille: rien n'est bavard comme un sourd-muet.

Pauvre fille! elle n'a pas trouvé à se marier. C'était certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel; non qu'elle manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante Amélie!

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût: elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près de son coeur qui veut parler…

Grand-tante Agnès.

On l'appelle la «béate[1]«.