Hatteras connaissait aussi bien que Shandon l'état de son approvisionnement; mais, certain de trouver du combustible à l'île Beechey, il ne voulait pas perdre une minute par mesure d'économie; il était fort retardé par suite de son détour dans le sud; et, s'il avait pris la précaution de quitter l'Angleterre dès le mois d'avril, il ne se trouvait pas plus avancé maintenant que les expéditions précédentes à pareille époque.
Le 30, on releva le cap Walker, à l'extrémité nord-est de la terre du
Prince de Galles; c'est le point extrême que Kennedy et Bellot
aperçurent le 3 mai 1852, après une excursion à travers tout le
North-Sommerset. Déjà en 1851, le capitaine Ommaney, de l'expédition
Austin, avait eu le bonheur de pouvoir y ravitailler son détachement.
Ce cap, fort élevé, est remarquable par sa couleur d'un rouge brun; de là, dans les temps clairs, la vue peut s'étendre jusqu'à l'entrée du canal Wellington. Vers le soir, on vit le cap Bellot séparé du cap Walker par la baie de Mac-Leon. Le cap Bellot fut ainsi nommé en présence du jeune officier français, que l'expédition anglaise salua d'un triple hurrah. En cet endroit, la côte est faite d'une pierre calcaire jaunâtre, d'apparence très-rugueuse; elle est défendue par d'énormes glaçons que les vents du nord y entassent de la façon la plus imposante. Elle fut bientôt perdue de vue par le Forward, qui s'ouvrit au travers des glaces mal cimentées un chemin vers l'île Beechey, en traversant le détroit de Barrow.
Hatteras, résolu à marcher en ligne droite, pour ne pas être entraîné au delà de l'île, ne quitta guère son poste pendant les jours suivants; il montait fréquemment dans les barres de perroquet pour choisir les passes avantageuses. Tout ce que peuvent faire l'habileté, le sang-froid, l'audace, le génie même d'un marin, il le fit pendant cette traversée du détroit. La chance, il est vrai, ne le favorisait guère, car à cette époque il eût dû trouver la mer à peu près libre. Mais enfin, en ne ménageant ni sa vapeur, ni son équipage, ni lui-même, il parvint à son but.
Le 3 juillet, à onze heures du matin, l'ice-master signala une terre dans le nord; son observation faite, Hatteras reconnut l'île Beechey, ce rendez-vous général des navigateurs arctiques. Là touchèrent presque tous les navires qui s'aventuraient dans ces mers. Là Franklin établit son premier hivernage, avant de s'enfoncer dans le détroit de Wellington. Là Creswell, le lieutenant de Mac-Clure, après avoir franchi quatre cent soixante-dix milles sur les glaces, rejoignit le Phénix et revint en Angleterre. Le dernier navire qui mouilla à l'île Beechey avant le Forward fut le Fox; MacClintock s'y ravitailla, le 11 août 1855, et y répara les habitations et les magasins; il n'y avait pas deux ans de cela; Hatteras était au courant de ces détails.
Le coeur du maître d'équipage battait fort à la vue de cette île; lorsqu'il la visita, il était alors quartier-maître à bord du Phénix; Hatteras l'interrogea sur la disposition de la côte, sur les facilités du mouillage, sur l'atterrissement possible; le temps se faisait magnifique; la température se maintenait à cinquante-sept degrés (+14° centig.).
«Eh bien, Johnson, demanda le capitaine, vous y reconnaissez-vous?
—Oui, capitaine, c'est bien l'île Beechey! Seulement, il nous faudra laisser porter un peu au nord; la côte y est plus accostable.
—Mais les habitations, les magasins? dit Hatteras.
—Oh! vous ne pourrez les voir qu'après avoir pris terre; ils sont abrités derrière ces monticules que vous apercevez là-bas.