Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.
Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois.
Le Forward leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à dix-sept degrés (-7° centig.).
Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur, s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des difficultés, des fatigues et des retards.
Pendant treize jours il en fut ainsi; le Forward se traîna péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite au sud; il fallait songer à l'hivernage.
Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son capitaine.
«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne pouvons plus revenir sur nos pas.
—Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.
—Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à l'hivernage?
—C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire…