Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin; la chambre qui la renfermait fut hermétiquement close.

La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations; Hatteras la régla avec le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la salle commune. Les hommes se levaient à six heures du matin; les hamacs étaient exposés à l'air trois fois par semaine; le plancher des deux chambres fut frotté chaque matin avec du sable chaud; le thé brûlant figurait à chaque repas, et la nourriture variait autant que possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain, de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de sucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viande conservée, de boeuf et de porc salé, de choux, et de légumes au vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles communes; on se privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une source constante d'évaporation et d'humidité.

La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre de nourriture; sous ces latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières animales. Le docteur avait présidé à la rédaction du programme d'alimentation.

«Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu les leçons de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poignée de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu'à dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce régime ne vous plaît pas, nous devons recourir aux matières riches en sucre et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone! c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous!»

Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée, que procurait le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une chose qui devait lui être fort désagréable; mais ce prétexte lui échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir véritable à cette immersion très-hygiénique.

Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient les gens de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient prendre garde surtout à ne pas être frost bitten, c'est-à-dire gelés dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se hâtait, à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circulation du sang. D'ailleurs, les hommes soigneusement vêtus de laine sur tout le corps portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de phoque qui sont parfaitement imperméables au vent.

Les divers aménagements du navire, l'installation du bord, prirent environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident particulier.

CHAPITRE XXV.

UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS.

Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au dessous de zéro (-16° centig.). Le temps fut assez calme; le froid se supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de la clarté de l'atmosphère, alla reconnaître les plaines environnantes; il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la longueur probable de sa captivité.