Le Porpoise était entièrement enseveli sous la neige; il n'avait plus ni mât, ni vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à l'époque du naufrage. Le navire se trouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisibles alors. Le Porpoise, couché sur le flanc par la violence du choc, sa carène entrouverte, paraissait inhabitable.
C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après avoir pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau; mais, à la joie générale, on vit que les animaux, dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respecté le précieux dépôt de provisions.
«Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés, cette coque ne me paraît pas logeable.
—Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent.
—Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pendant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de nous protéger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être l'architecte, et vous me verrez à l'oeuvre!
—Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour nous permettre de construire une embarcation.
—Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer, mais de se créer une demeure sédentaire: je propose donc de ne pas former d'autres projets et de faire chaque chose à son heure.
—Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé.»
Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et firent part de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara prêt à travailler; l'Américain secoua la tête en apprenant qu'il n'y avait rien à faire de son navire; mais, comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se réfugier d'abord dans le Porpoise et de construire une vaste habitation sur la côte.
A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de mâts, Bell avait installé un plancher à peu près horizontal; on y plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d'un poêle ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé. En mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage.