—Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que le Porpoise n'ait pas atterri sur cette côte, et même en admettant qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela ne peut faire question.
—C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs, où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions? A vingt pieds sous la neige!
—Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!
—Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un peu de calme, tout peut s'arranger. Écoutez-moi.
—Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer toutes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce continent m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention qu'il portât deux noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Américain la reconnurent presque en même temps. Ici, c'est autre chose; mes droits d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n'a mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le gardera.
—Et quel est ce nom? demanda le docteur.
—La Nouvelle-Amérique», répondit Altamont.
Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais, faisant un violent effort sur lui-même, il se contint.
«Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais foulé ce sol avant un Américain?»
Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités que le capitaine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il n'y avait rien à répondre.