—Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Américain.

—Oui, de deux manières: ou par l'interposition d'une grande quantité d'astéroïdes[1] à cette époque de l'année entre la terre et le soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairement une très grande quantité de chaleur. Ces deux causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore; mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication, j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et ne pas compromettre mes plantations.»

[1] Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planète.

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le froid fut très intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la température que par l'absence complète du gibier; heureusement, la réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, à beaucoup près.

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle inactivité; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à ses amygdales fortement tuméfiées et à la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible mal; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le traitement suivi par Bell fut très simple, et la pharmacie n'était pas loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tuméfaction commença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre heures plus tard, Bell était sur pied.

Comme on s'émerveillait de la médication du docteur:

«C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le remède soit auprès du mal.

—Le remède et surtout le médecin», ajouta Johnson, dans l'esprit duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans ses idées, s'était formellement prononcé contre l'emploi d'une embarcation faite des débris du navire américain.

Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, et cependant il importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin amènerait bientôt l'époque des grandes excursions. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et, avec son air de douce bonté, il lui dit: