Peu d'instants après, Pen et Waren rentraient à bord. Johnson n'avait rien vu de cette exécution; le brouillard s'épaississait autour du navire, et la neige commençait à tomber avec violence.
Une heure après, Richard Shandon, le docteur et Garry regagnaient le
Forward.
Shandon avait remarqué dans la direction du nord-est une passe dont il résolut de profiter. Il donna ses ordres en conséquence; l'équipage obéit avec une certaine activité; il voulait faire comprendre à Shandon l'impossibilité d'aller plus avant, et d'ailleurs il lui restait encore trois jours d'obéissance.
Pendant une partie de la nuit et du jour suivant, les manoeuvres des scies et de halage furent menées avec ardeur; le Forward gagna près de deux milles dans le nord. Le 18, il se trouvait en vue de terre, à cinq ou six encablures d'un pic singulier, auquel sa forme étrange a fait donner le nom de Pouce-du-Diable.
A cette même place, le Prince-Albert en 1851, l'Advance avec Kane en 1835, furent obstinément pris par les glaces pendant plusieurs semaines.
La forme bizarre du Pouce-du-Diable, les environs déserts et désolés, de vastes cirques d'ice-bergs dont quelques-uns dépassaient trois cents pieds de hauteur, les craquements des glaçons que l'écho reproduisait d'une façon sinistre, tout rendait effroyablement triste la position du Forward. Shandon comprit qu'il fallait le tirer de là et le conduire plus loin; vingt-quatre heures après, suivant son estime, il avait pu s'écarter de cette côte funeste de deux milles environ. Mais ce n'était pas assez. Shandon se sentait envahir par la crainte, et la situation fausse où il se trouvait paralysait son énergie; pour obéir à ses instructions et se porter en avant, il avait jeté son navire dans une situation excessivement périlleuse; le halage mettait les hommes sur les dents; il fallait plus de trois heures pour creuser un canal de vingt pieds de long dans une glace qui avait communément de quatre à cinq pieds d'épaisseur; la santé de l'équipage menaçait déjà de s'altérer. Shandon s'étonnait du silence de ses hommes et de leur dévouement inaccoutumé; mais il craignait que ce calme ne précédât quelque orage prochain.
On peut donc juger de la pénible surprise, du désappointement, du désespoir même qui s'empara de son esprit, quand il s'aperçut que, par suite d'un mouvement insensible de l'ice-field, le Forward reperdait pendant la nuit du 18 au 19 tout ce qu'il avait gagné au prix de tant de fatigues; le samedi matin, il se retrouvait en face du Pouce-du-Diable, toujours menaçant, et dans une situation plus critique encore; les ice-bergs se multipliaient et passaient comme des fantômes dans le brouillard.
Shandon fut complètement démoralisé; il faut dire que l'effroi passa dans le coeur de cet homme intrépide et dans celui de son équipage. Shandon avait entendu parler de la disparition du chien; mais il n'osa pas punir les coupables; il eût craint de provoquer une révolte.
Le temps fut horrible pendant cette journée; la neige, soulevée en épais tourbillons, enveloppait le brick d'un voile impénétrable; parfois, sous l'action de l'ouragan, le brouillard se déchirait, et l'oeil effrayé apercevait du côté de la terre ce Pouce-du-Diable dressé comme un spectre.
Le Forward ancré sur un immense glaçon, il n'y avait plus rien à faire, rien à tenter; l'obscurité s'accroissait, et l'homme de la barre n'eût pas aperçu James Wall qui faisait son quart à l'avant.