—Ça, des sauterelles !
—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté !
—Je voudrais bien voir cela !
—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en jugeras par tes propres yeux. »
Fergusson disait vrai ; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a donné le nom de criquets. A cent pas du Victoria, elles s'abattirent sur un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.
« Eh bien, Joe !
—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.
—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la grêle par ses dévastations.
—Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson ; quelque. fois les habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de compensation à leurs ravages ; les indigènes recueillent ces insectes en grand nombre et les mangent avec plaisir.
—Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.