Il est vrai, au lieu d'arriver en mains sûres, ne court-il pas le risque d'être lancé par le reflux sur les roches de l'îlot, d'être trouvé par l'équipage de l'Ebba, lorsque la goélette se rend au fond de la crique?… Si ce document tombe en la possession de Ker Karraje, signé de mon nom, révélant le sien, je n'aurai plus à me préoccuper des moyens de fuir Back-Cup, et mon sort sera vite réglé.
La nuit est venue. On devine si je l'ai attendue avec une fiévreuse impatience! D'après mes calculs, basés sur des observations précédentes, l'étale de la mer basse doit se produire à huit heures quarante-cinq. À ce moment, la partie supérieure de l'orifice découvrira de cinquante centimètres à peu près. La hauteur entre la surface des eaux et la voûte du tunnel sera plus que suffisante pour le passage du tonnelet. Je compte, d'ailleurs, l'envoyer une demi-heure avant l'étale, afin que le jusant, qui se propagera encore du dedans au-dehors, puisse l'entraîner.
Vers huit heures, au milieu de la pénombre, je quitte ma cellule. Personne sur les berges. Je me dirige vers la paroi dans laquelle est percé le tunnel. À la clarté de la dernière lampe électrique allumée de ce côté, je vois l'orifice arrondir son arc supérieur au-dessus des eaux, et le courant prendre cette direction.
Après être descendu sur les roches jusqu'au niveau du lagon, je lance le tonnelet, qui renferme la précieuse notice, et, avec elle, tout mon espoir:
«À Dieu vat, ai-je répété, à Dieu vat! comme disent nos marins français.»
Le petit baril, d'abord stationnaire, revient vers la berge sous l'action d'un remous. Il me faut le repousser avec force, afin que le reflux le saisisse…
C'est fait, et, en moins de vingt secondes, il a disparu à travers le tunnel…
— Oui!… À Dieu vat!… Que le Ciel te conduise, mon petit tonnelet!… Qu'il protège tous ceux que Ker Karraje menace, et puisse cette bande de pirates ne pas échapper aux châtiments de la justice humaine!
XIV
Le Sword aux prises avec le tug
Toute cette nuit sans sommeil, j'ai suivi ce tonnelet par la pensée. Que de fois il m'a semblé le voir se heurter aux roches, accoster la crique, s'arrêter dans quelque excavation… Une sueur froide me courait de la tête aux pieds… Enfin, le tunnel est franchi… le tonnelet s'engage à travers la passe… le jusant le conduit en pleine mer… Grand Dieu! si le flot allait le ramener à l'entrée, puis à l'intérieur de Back-Cup… si, le jour venu, je l'apercevais…