Il est évident que, maintenant, et quelque puissants que soient leurs moyens de défense, plus encore que ne le serait un barrage torpédique, Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade sont en proie à des troubles qu'ils essaient vainement de dissimuler. Aussi ont-ils de fréquents conciliabules. Peut-être agitent-ils la question d'abandonner Back-Cup en emportant leurs richesses, car si cette retraite est connue, on saura bien la réduire, ne fût-ce que par la famine.
J'ignore ce qu'il y a de vrai à cet égard, mais l'essentiel est qu'on ne me soupçonne pas d'avoir lancé à travers le tunnel ce tonnelet si providentiellement recueilli aux Bermudes. Jamais, — je le constate, — l'ingénieur Serkö ne m'a fait d'allusion à cet égard. Non! Je ne suis ni suspecté, ni suspect. S'il en était autrement, je connais assez le caractère du comte d'Artigas pour savoir qu'il m'aurait déjà envoyé rejoindre dans l'abîme le lieutenant Davon et l'équipage du Sword.
Ces parages sont désormais visités journellement par les grandes tempêtes hivernales. D'effroyables rafales hurlent à la cime de l'îlot.
Les tourbillons d'air, qui se propagent à travers la forêt des piliers, produisent de superbes sonorités, comme si cette caverne formait la caisse d'harmonie d'un gigantesque instrument. Et ces mugissements sont tels, par instants, qu'ils couvriraient les détonations d'une artillerie d'escadre. Nombre d'oiseaux marins, fuyant la tourmente, pénètrent à l'intérieur et, durant les rares accalmies, nous assourdissent de leurs cris aigus.
Il est à présumer que, par de si mauvais temps, la goélette ne pourrait tenir la mer. Il n'en est pas question, d'ailleurs, puisque l'approvisionnement de Back-Cup est assuré pour toute la saison. J'imagine aussi que le comte d'Artigas sera dorénavant moins empressé d'aller promener son Ebba le long du littoral américain, où il y risquerait d'être reçu non plus avec les égards dus à un riche yachtman, mais avec l'accueil que mérite le pirate Ker Karraje!
Toutefois, j'y songe, si l'apparition du Sword a été le début d'une campagne contre l'îlot dénoncé à la vindicte publique, une question se pose, — question de la dernière gravité pour l'avenir de Back-Cup.
Aussi, un jour, — très prudemment, ne voulant exciter aucun soupçon, — je me hasarde à tâter l'ingénieur Serkö sur ce sujet.
Nous étions dans le voisinage du laboratoire de Thomas Roch. La conversation durait depuis quelques minutes, lorsque l'ingénieur Serkö revint à me parler de cette extraordinaire apparition d'un bateau sous-marin de nationalité anglaise dans les eaux du lagon. Cette fois, il me parut incliner à croire qu'il y avait peut-être eu là une tentative faite contre la bande de Ker Karraje.
«Ce n'est pas mon avis, ai-je répondu, afin d'arriver à la question que je voulais lui poser.
— Et pourquoi?… me demanda-t-il.