«Monsieur Serkö, par métier comme par goût, je suis habitué à raisonner sur toutes choses. C'est pourquoi je vous ai communiqué le résultat de mon raisonnement, dont vous tiendrez ou ne tiendrez pas compte, à votre convenance.»

Là-dessus, nous nous séparons. Mais, faute d'avoir gardé une suffisante réserve, peut-être ai-je inspiré des soupçons contre lesquels il ne me sera pas aisé de réagir…

De cet entretien, en somme, je garde ce précieux renseignement: c'est que la zone que le Fulgurateur Roch interdit aux bâtiments est établie entre quatre et cinq milles… Peut-être à la prochaine marée d'équinoxe… une notice dans un second tonnelet?… Il est vrai, que de longs mois à attendre avant que l'orifice du tunnel découvre à mer basse!… Et puis, cette nouvelle notice arriverait-elle à bon port comme la première?…

Le mauvais temps continue, et les rafales sont plus effroyables que jamais, — ce qui est habituel à la période hivernale des Bermudes. Est-ce donc l'état de la mer qui retarde une autre campagne contre Back-Cup?… Le lieutenant Davon m'avait pourtant affirmé que, si son expédition échouait, si on ne voyait pas revenir le Sword à Saint-Georges, la tentative serait reprise dans des conditions différentes, afin d'en finir avec ce repaire de bandits… Il faut bien que l'oeuvre de justice s'accomplisse tôt ou tard et amène la destruction complète de Back-Cup… dussé- je ne pas survivre à cette destruction!…

Ah! que ne puis-je aller respirer, ne fût-ce qu'un instant, l'air vivifiant du dehors!… Que ne m'est-il permis de jeter un regard au lointain horizon des Bermudes!… Toute ma vie se concentre sur ce désir, — franchir le couloir, atteindre le littoral, me cacher entre les roches… Et qui sait si je ne serais pas le premier à apercevoir les fumées d'une escadre faisant route vers l'îlot?…

Par malheur, ce projet est irréalisable, puisque des hommes de garde sont postés, jour et nuit, aux deux extrémités du couloir. Personne ne peut y pénétrer sans l'autorisation de l'ingénieur Serkö. À l'essayer, je me verrais menacé de perdre la liberté de circuler à l'intérieur de la caverne — et même de pis…

En effet, depuis notre dernière conversation, il me semble que l'ingénieur Serkö a changé d'allure vis-à-vis de moi. Son regard, jusque-là railleur, est devenu défiant, soupçonneux, inquisiteur, aussi dur que celui de Ker Karraje!

17 novembre. — Aujourd'hui, dans l'après-midi, une vive agitation s'est produite à Bee-Hive. On se précipite hors des cellules… Des cris éclatent de toutes parts.

Je me jette à bas de mon cadre, je sors en toute hâte. Les pirates courent du côté du couloir, à l'entrée duquel se trouvent Ker Karraje, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade, le maître d'équipage Effrondat, le mécanicien Gibson, le Malais au service du comte d'Artigas. Ce qui provoque ce tumulte, je ne tarde pas à l'apprendre, car les veilleurs viennent de rentrer en jetant le cri d'alarme. Plusieurs navires sont signalés vers le nord-ouest, — des bâtiments de guerre, qui marchent à toute vapeur dans la direction de Back-Cup.

XVI
Encore quelques heures