— En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures, quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq hommes…

— Oui… cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se débarrasser de lui…

— S'en débarrasser… répliqua le comte d'Artigas, soit… si cela était absolument nécessaire… Mais il est préférable de s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'Ebba. Qui sait s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?…

— C'est juste.

— Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien changer à ses habitudes.»

Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur le rôle réservé au surveillant de Healthful-House.

Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés, le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House.

Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre. Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément, mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.

L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite anse où les attendait un des canots de l'Ebba. La goélette était mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui tendait à calmir, déroulait à peine.

Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale.