Le capitaine Spade vint à eux.
«Un coup de canon… dit-il.
— Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant légèrement l'épaule.
— Cela indique que notre opération a été découverte par les gens de Healthful-House, reprit le capitaine Spade.
— Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations signifient l'ordre de fermer les passes.
— En quoi cela peut-il nous intéresser?… demanda d'un ton tranquille le comte d'Artigas.
— En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon 17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide. Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre, que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute, c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?… À ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de l'allée latérale.
Que s'était-il passé ensuite?… on l'ignorait.
La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New- Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station Falcon de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps, des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en surveillance les villes et la campagne de toute la province.
Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le _Falcon _commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie — du moins durant une heure.