Cependant, malgré tant de déceptions et de déboires, la santé de Thomas Roch n'était pas compromise, grâce à sa constitution vigoureuse. La nervosité de son tempérament lui avait permis de résister à ces multiples causes destructives. De taille moyenne, la tête puissante, le front largement dégagé, le crâne volumineux, les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe, impérieux, lorsque sa pensée dominante y faisait briller un éclair, une moustache épaisse sous un nez aux ailes palpitantes, une bouche aux lèvres serrées, comme si elles se fermaient pour ne pas laisser échapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude d'un homme qui a longtemps lutté et qui est résolu à lutter encore — tel était l'inventeur Thomas Roch, enfermé dans un des pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-être pas conscience de cette séquestration, et confié à la surveillance de l'ingénieur Simon Hart, devenu le gardien Gaydon.
II
Le comte d'Artigas
Au juste, qui était ce comte d'Artigas? Un Espagnol?… En somme, son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrière de sa goélette se détachait en lettres d'or le nom d'Ebba, et celui-là est de pure origine norvégienne. Et si l'on eût demandé à ce personnage comment s'appelait le capitaine de l'Ebba: Spade, aurait-il répondu, et Effrondat son maître d'équipage, et Hélim son maître coq, — tous noms singulièrement disparates, qui indiquaient des nationalités très différentes.
Pouvait-on déduire quelque hypothèse plausible du type que présentait le comte d'Artigas?… Difficilement. Si la coloration de sa peau, sa chevelure très noire, la grâce de son attitude dénonçaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne n'offrait point ces caractères de race qui sont spéciaux aux natifs de la péninsule ibérique.
C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, très robustement constitué, âgé de quarante-cinq ans au plus. Avec sa démarche calme et hautaine, il ressemblait à quelque seigneur indou auquel se fût mêlé le sang des superbes types de la Malaisie. S'il n'était pas de complexion froide, du moins s'attachait-il à paraître tel avec son geste impérieux, sa parole brève. Quant à la langue dont son équipage et lui se servaient, c'était un de ces idiomes qui ont cours dans les îles de l'océan Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilité en anglais, ne trahissant que par un léger accent son origine étrangère.
Ce qu'avait été le passé du comte d'Artigas, les diverses péripéties d'une existence des plus mystérieuses, ce qu'était son présent, de quelle source sortait sa fortune, — évidemment considérable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux gentleman, — en quel endroit se trouvait sa résidence habituelle, tout au moins quel était le port d'attache de sa goélette, personne ne l'eût pu dire, et personne ne se fût hasardé à l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif. Il ne semblait pas homme à se compromettre dans une interview, même au profit des reporters américains.
Ce que l'on savait de lui, c'était uniquement ce que disaient les journaux, lorsqu'ils signalaient la présence de l'_Ebba _en quelque port, et, en particulier, ceux de la côte orientale des États-Unis. Là, en effet, la goélette venait, presque à époques fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits, conserves, viande sèche et viande fraîche, boeufs et moutons sur pied, vins, bières et boissons alcooliques, mais aussi en vêtements, ustensiles, objets de luxe et de nécessaire, — le tout payé de haut prix, soit en dollars, soit en guinées ou autres monnaies de diverses provenances.
Il suit de là que, si l'on ne savait rien de la vie privée du comte d'Artigas, il n'en était pas moins fort connu dans les divers ports du littoral américain, depuis ceux de la presqu'île floridienne jusqu'à ceux de la Nouvelle-Angleterre.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le directeur d'Healthful- House se fût trouvé très honoré de la demande du comte d'Artigas, qu'il l'accueillît avec empressement.
C'était la première fois que la goélette Ebba relâchait au port de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu faire en cette endroit?… Se ravitailler?… Non, car le Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah, Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la goélette avait pris son complet chargement pour une destination qu'on ignorait, comme toujours.