On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et étrangers, convoqués à cet effet.

Il va sans dire que l'Ebba se trouvait au nombre de ces navires, ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage, — moins une demi-douzaine d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très habile.

Le programme de cette expérience définitive comportait diverses évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint une bouée placée à plusieurs milles au large.

Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse, ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une admiration justifiée.

Puis, à un signal parti de l'Ebba, l'appareil sous-marin s'enfonça lentement et disparut à tous les regards.

Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était assigné pour la réapparition.

Trois heures s'écoulèrent… le bateau n'avait pas remonté à la surface de la mer.

Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord de l'Ebba, la consternation fut remarquablement jouée, tandis qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique.

À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et, quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit convenu d'avance.

Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin, qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité.