C'est, en effet, une baleine, — de l'espèce de ces cachalots si nombreux aux Bermudes, — qui, après avoir traversé le tunnel, se débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup, dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui donnaient la chasse?…
Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi. Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand bruit de ses évents.
«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup… peut-être à quelques encablures du littoral… C'est que ses embarcations ont suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot… Et ne pouvoir communiquer avec elles!…»
Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre à travers ces parois de Back-Cup?…
Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, — de ces formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six, ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures, et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des squales.
Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme, avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout un!… Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!…
En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le lance avec autant de force que d'adresse.
Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface.
C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où s'ouvre l'orifice du tunnel.
Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup, il envoie un des squales tout pantelant sur les roches.