Atteler des dromadaires à une chaise de poste, cela ne s'était jamais vu. Cela se vit cette fois.
En moins d'une heure le marché fut conclu, et pour un bon prix. Peu importait! Le seigneur Kéraban en eût payé le double. Les deux bêtes furent donc harnachées tant bien que mal, attelées aux brancards, et, sous la promesse d'un pourboire exceptionnel, leur ex-propriétaire, transformé en postillon, se campa en avant de la bosse de l'un de ces ruminants; puis, la chaise, au grand ébahissement de la population d'Arabat, mais à l'extrême satisfaction des voyageurs, descendit la route de Kertsch au trot allongé de son étrange attelage.
Le soir, on arrivait sans encombre au village d'Argin, à douze lieues d'Arabat.
Pas de chevaux au relais, et toujours, par suite du passage du seigneur Saffar. Il fallut se résoudre à coucher à Argin, afin de donner quelque repos aux dromadaires.
Le lendemain matin, 3 septembre, la chaise repartait dans les mêmes conditions, franchissant dans la journée la distance qui sépare Argin du village de Marienthal, soit dix-sept lieues, y passait la nuit, le quittait dès l'aube, et, dans la soirée, après une étape de douze lieues, arrivait à Kertsch, sans accidents, mais non sans rudes secousses, dues aux coups de colliers de ces robustes bêtes, mal dressées à ce genre de service.
En somme, le seigneur Kéraban et ses compagnons, partis depuis le 17 août, après dix-neuf jours de marche, avaient accompli les trois septièmes de leur voyage,—trois cents lieues environ sur sept cents. Ils étaient donc dans une bonne moyenne, et, s'ils s'y maintenaient pendant vingt-six jours encore, jusqu'au 30 septembre courant, ils devaient avoir achevé le tour de la mer Noire dans les délais voulus.
«Et pourtant, répétait souvent Bruno à son maître, j'ai la pressentiment que cela finira mal!
—Pour mon ami Kéraban?
—Pour votre ami Kéraban … ou pour ceux qui l'accompagnent!