Ahmet ne savait donc à quel parti s'arrêter. S'il avouait sa ruse, il risquait de mettre son oncle hors de lui! Ne vaudrait-il pas mieux, dût-il passer lui-même pour un ignorant, feindre la plus parfaite surprise, en trouvant un détroit là où l'on croyait trouver la terre ferme?
«Qu'Allah me vienne en aide! se dit Ahmet.
Et il attendit avec résignation que le Dieu des musulmans voulût bien le tirer d'affaire.
La presqu'île de Kertsch est divisée par une longue tranchée, faite aux temps antiques, qu'on appelle le rempart d'Akos. La route, qui la suit en partie, est assez bonne depuis la ville jusqu'au lazaret; puis, elle devient difficile et glissante, en descendant les pentes vers le littoral.
L'attelage ne put donc marcher très rapidement pendant la matinée,—ce qui permit à Van Mitten de prendre un aperçu plus complet de cette portion de la Chersonèse.
En somme, c'était la steppe russe, dans toute sa nudité. Quelques caravanes la traversaient et venaient chercher abri le long du rempart d'Akos, campant avec tout le pittoresque d'une halte orientale. D'innombrables khourghans couvraient la campagne et lui donnaient l'aspect peu récréatif d'un immense cimetière. C'étaient autant de tombeaux que les antiquaires avaient fouillés jusque dans leurs profondeurs, et dont les richesses, vases étrusques, pierres de cénotaphes, bijoux anciens, ornent maintenant les murs du temple et les salles du musée de Kertsch.
Vers midi, apparut à l'horizon une grosse tour carrée, flanquée de quatre tourelles: c'était le fort qui s'élève au nord de la bourgade d'Iénikalé.
Dans le sud, à l'extrémité de la baie de Kertsch, se dessinait le cap Au-Bouroum, dominant le littoral de la mer Noire. Puis, le détroit s'ouvrait avec les deux pointes, qui forment le liman ou baie de Taman. Au lointain, les premiers profils du Caucase, sur la côte asiatique, faisaient comme un cadre gigantesque au Bosphore cimmérien.
Il est bien certain que ce détroit ressemblait à un bras de mer, à ce point que Van Mitten, qui connaissait les antipathies de son ami Kéraban, regarda Ahmet d'un air très étonné.
Ahmet lui fit signe de se taire. Très heureusement, l'oncle sommeillait alors, et ne voyait rien des eaux de la mer Noire et de la mer d'Azof, qui se confondent dans ce sund, dont la partie la plus étroite mesure de cinq à six milles de large.