«Diable!» se dit Van Mitten.
Il était vraiment fâcheux que le seigneur Kéraban ne fût pas né quelque cent ans plus tard! Si son voyage s'était fait à cette époque, Ahmet n'aurait pas eu sujet d'être inquiet, comme il l'était en ce moment.
En effet, ce détroit tend à s'ensabler, et finira, avec l'agglomération des sables coquilliers, par ne plus être qu'un étroit chenal à courant rapide. Si, il y a cent cinquante ans, les vaisseaux de Pierre le Grand avaient pu le franchir pour aller assiéger Azof, maintenant, les bâtiments de commerce sont forcés d'attendre que les eaux, refoulées par les vents du sud, leur donnent une profondeur de dix à douze pieds.
Mais on était en l'an 1882 et non en l'un 2000, et il fallait accepter les conditions hydrographiques telles qu'elles se présentaient.
Cependant, la chaise avait descendu les pentes, qui aboutissent à Iénikalé, faisant partir d'assourdissantes volées d'outardes, remisées dans les grandes herbes. Elle s'arrêta à la principale auberge de la bourgade, et le seigneur Kéraban se réveilla.
«Nous sommes au relais? demanda-t-il.
—Oui! au relais d'Iénikalé,» répondit simplement Ahmet.
Tous mirent pied à terre et entrèrent dans l'auberge, pendant que la voiture regagnait la maison de poste. De là, elle devait se rendre au quai d'embarquement, où se trouve le bac, destiné au transport des voyageurs à pied, à cheval, en charrette, et même au passage des caravanes qui vont d'Europe en Asie ou d'Asie en Europe.
Iénikalé est une bourgade où se fait un lucratif commerce de sel, de caviar, de suif, de laine. Les pêcheries d'esturgeons et de turbots occupent une partie de sa population, qui est presque entièrement grecque. Les marins s'adonnent au petit cabotage du détroit et du littoral voisin sur de légères embarcations, gréées de deux voiles latines. Iénikalé se trouve dans une importante situation stratégique,—ce qui explique pourquoi les Russes l'ont fortifiée, après l'avoir enlevée aux Turcs en 4771. C'est une des portes de la mer Noire, qui, sur ce point, a deux clefs de sûreté: la clef d'Iénikalé, d'un côté, la clef de Taman, de l'autre.
Après une demi-heure de halte, le seigneur Kéraban donna à ses compagnons le signal du départ, et ils se dirigèrent vers le quai où les attendait le bac.