—Soyez tranquille, seigneur Ahmet! répondit Bruno. Nous ne tenons point à sauter!

—Comment, s'écria Kéraban, voilà maintenant qu'il n'est pas permis de fumer ici?

—Non, mon oncle, répondit vivement Ahmet, non…, pendant quelques verstes du moins!

—Pas même une cigarette? ajouta l'entêté, qui roulait déjà entre ses doigts une bonne pincée de tombéki avec l'adresse d'un vieux fumeur.

—Plus tard, ami Kéraban, plus tard … dans notre intérêt à tous! dit Van Mitten. Il serait aussi dangereux de fumer sur cette steppe qu'au milieu d'une poudrière.

—Joli pays! murmura Kéraban. Je serais bien étonné si les marchands de tabac y faisaient fortune! Allons, neveu Ahmet, quitte à se retarder de quelques jours, mieux eût valu contourner la mer d'Azof!»

Ahmet ne répondit rien. Il ne voulait point recommencer une discussion à ce sujet. Son oncle, tout grommelant, remit la pincée de tombéki dans sa poche, et ils continuèrent à suivre la chaise, dont la masse informe se dessinait à peine au milieu de cette profonde obscurité.

Il importait donc de ne marcher qu'avec une extrême précaution, afin d'éviter les chutes. La route, ravinée par places, n'était pas sûre au pied. Elle montait légèrement en gagnant vers l'est. Heureusement, à travers cette atmosphère embrumée, il n'y avait pas un souffle de vent. Aussi, les vapeurs s'élevaient-elles droit dans l'air, au lieu de se rabattre sur les voyageurs,—ce qui les eût fort incommodés.

On alla ainsi pendant une demi-heure environ, à très petits pas. En avant, les chevaux hennissaient et se cabraient toujours. Le postillon avait peine à les tenir. Les essieux de la chaise criaient, lorsque les roues glissaient dans quelque ornière; mais elle était solide, on le sait, et avait déjà fait ses preuves dans les marécages du bas Danube.

Un quart d'heure encore, et la région des cônes d'éruption serait certainement franchie.