Mais il y avait plus. Dans la ville proprement dite, au delà du port, un touriste eût observé ce même caractère de silence et d'abandon. De l'autre côté de la Corne-d'Or,—profonde indentation ouverte entre le vieux Sérail et le débarcadère de Top-Hané,—sur la rive droite unie à la rive gauche par trois ponts de bateaux, tout l'amphithéâtre de Constantinople paraissait être endormi. Est-ce que personne ne veillait alors au palais de Seraï-Bournou? N'y avait-il plus de croyants, d'hadjis, de pèlerins, aux mosquées d'Ahmed, de Bayezidièh, de Sainte-Sophie, de la Suleïmanièh? Faisait-il donc sa sieste, le nonchalant gardien de la tour du Séraskierat, à l'exemple de son collègue de la tour de Galata, tous deux chargés d'épier les débuts d'incendie si fréquents dans la ville? En vérité, il n'était pas jusqu'au mouvement perpétuel du port, qui ne parût quelque peu enrayé, malgré la flottille de steamers autrichiens, français, anglais, de mouches, de caïques, de chaloupes à vapeur, qui se pressent aux abords des ponts et au large des maisons, dont les eaux de la Corne d'Or baignent la base.

Était-ce donc là cette Constantinople tant vantée, ce rêve de l'Orient réalisé par la volonté des Constantin et des Mahomet II? Voilà ce que se demandaient les deux étrangers qui erraient sur la place; et, s'ils ne répondaient pas à cette question, ce n'était pas faute de connaître la langue du pays. Ils savaient le turc très suffisamment: l'un, parce qu'il l'employait depuis vingt ans dans sa correspondance commerciale; l'autre, pour avoir souvent servi de secrétaire à son maître, bien qu'il ne fût près de lui qu'en qualité de domestique.

C'étaient deux Hollandais, originaires de Rotterdam, Jan Van Mitten et son valet Bruno, qu'une singulière destinée venait de pousser jusqu'aux confins de l'extrême Europe.

Van Mitten,—tout le monde le connaît,—un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, resté blond, oeil bleu céleste, favoris et barbiche jaunes, sans moustaches, joues colorées, nez un peu trop court par rapport à l'échelle du visage, tête assez forte, épaules larges, taille au-dessus de la moyenne, ventre au début du bedonnement, pieds mieux compris au point de vue de la solidité que de l'élégance,—en réalité, l'air d'un brave homme, qui était bien de son pays.

Peut-être Van Mitten, au moral, semblait-il être un peu mou de tempérament. Il appartenait, sans conteste, à cette catégorie de gens d'humeur douce et sociable, fuyant la discussion, prêts à céder sur tous les points, moins faits pour commander que pour obéir, personnages tranquilles, flegmatiques, dont on dit communément qu'ils n'ont pas de volonté, même lorsqu'ils s'imaginent en avoir. Ils n'en sont pas plus mauvais pour cela. Une fois, mais une seule fois en sa vie, Van Mitten, poussé à bout, s'était engagé dans une discussion dont les conséquences avaient été des plus graves. Ce jour-là, il était radicalement sorti de son caractère; mais depuis lors, il y était rentré, comme on rentre chez soi. En réalité, peut-être eût-il mieux fait de céder, et il n'aurait pas hésité, sans doute, s'il avait su ce que lui réservait l'avenir. Mais il ne convient pas d'anticiper sur les événements, qui seront l'enseignement de cette histoire.

«Eh bien, mon maître? lui dit Bruno, quand tous deux arrivèrent sur la place de Top-Hané.

—Eh bien, Bruno?

—Nous voilà donc à Constantinople!

—Oui, Bruno, à Constantinople, c'est-à-dire à quelque mille lieues de
Rotterdam!

—Trouverez-vous enfin, demanda Bruno, que nous soyons assez loin de la Hollande?