—Je ne saurais jamais en être trop loin!» répondit Van Mitten, en parlant à mi-voix, comme si la Hollande eût été assez près pour l'entendre.

Van Mitten avait en Bruno un serviteur absolument dévoué. Ce brave homme, au physique, ressemblait quelque peu à son maître,—autant, du moins, que son respect le lui permettait: habitude de vivre ensemble depuis de longues années. En vingt ans, ils ne s'étaient peut-être pas séparés un seul jour. Si Bruno était moins qu'un ami, dans la maison, il était plus qu'un domestique. Il faisait son service intelligemment, méthodiquement, et ne se gênait pas de donner des conseils, dont Van Mitten aurait pu faire son profit, ou même de faire entendre des reproches, que son maître acceptait volontiers. Ce qui l'enrageait, c'était que celui-ci fût aux ordres de tout le monde, qu'il ne sût pas résister aux volontés des autres, en un mot, qu'il manquât de caractère.

«Cela vous portera malheur! lui répétait-il souvent, et à moi, par la même occasion!»

Il faut ajouter que Bruno, alors âgé de quarante ans, était sédentaire par nature, qu'il ne pouvait souffrir les déplacements. A se fatiguer de la sorte, on compromet l'équilibre de son organisme, on s'éreinte, on maigrit, et Bruno, qui avait l'habitude de se peser toutes les semaines, tenait à ne rien perdre de sa belle prestance. Quand il était entré au service de Van Mitten, son poids n'atteignait pas cent livres. Il était donc d'une maigreur humiliante pour un Hollandais. Or, en moins d'un an, grâce à l'excellent régime de la maison, il avait gagné trente livres et pouvait déjà se présenter partout. Il devait donc à son maître, avec cette honorable bonne mine, les cent soixante-sept livres qu'il pesait maintenant,—ce qui mettrait dans la bonne moyenne de ses compatriotes. Il faut être modeste, d'ailleurs, et il se réservait, pour ses vieux jours, d'arriver à deux cents livres.

En somme, attaché à sa maison, à sa ville natale, à son pays,—ce pays conquis sur la mer du Nord,—jamais, sans de graves circonstances, Bruno ne se fût résigné à quitter l'habitation du canal de Nieuwe-Haven, ni sa bonne ville de Rotterdam, qui, à ses yeux, était la première cité de la Hollande, ni sa Hollande, qui pouvait bien être le plus beau royaume du monde.

Oui, sans doute, mais il n'en est pas moins vrai que, ce jour-là,
Bruno était à Constantinople, l'ancienne Byzance, le Stamboul des
Turcs, la capitale de l'empire ottoman.

En fin de compte, qu'était donc Van Mitten?—Rien moins qu'un riche commerçant de Rotterdam, un négociant en tabacs, un consignataire des meilleurs produits de la Havane, du Maryland, de la Virginie, de Varinas, de Porto-Rico, et plus spécialement de la Macédoine, de la Syrie, de l'Asie Mineure.

Depuis vingt ans déjà, Van Mitten faisait des affaires considérables en ce genre avec la maison Kéraban de Constantinople, qui expédiait ses tabacs renommés et garantis, dans les cinq parties du monde. D'un si bon échange de correspondances avec cet important comptoir, il était arrivé que le négociant hollandais connaissait à fond la langue turque, c'est-à-dire l'osmanli, en usage dans tout l'empire; qu'il le parlait comme un véritable sujet du Padichah ou un ministre de l' «Émir-el-Moumenin», le Commandeur des Croyants. De là, par sympathie, Bruno, ainsi qu'il a été dit plus haut, très au courant des affaires de son maître, ne le parlait pas moins bien que lui.

Il avait été même convenu, entre ces deux originaux, qu'ils n'emploieraient plus que la langue turque dans leur conversation personnelle, tant qu'ils seraient en Turquie. Et, de fait, sauf leur costume, on aurait pu les prendre pour deux Osmanlis de vieille race. Cela, d'ailleurs, plaisait à Van Mitten, bien que cela déplût à Bruno.

Et cependant, cet obéissant serviteur se résignait à dire chaque matin à son maître.