—Quand j'ai dit non, c'est non! répliqua le seigneur Kéraban. Vous m'appartenez, d'ailleurs, vous êtes mon invité, je me charge de vous, et vous n'avez qu'à vous laisser faire!

—Soit, reprit Van Mitten. Cependant, à défaut de railways, peut-être y aurait-il un moyen très simple de nous rendre à Scutari sans franchir le Bosphore, mais aussi sans faire le tour de la mer Noire?

—Et lequel? demanda Kéraban, en fronçant le sourcil. Si ce moyen est bon, je l'adopte; s'il est mauvais, je le repousse.

—Il est excellent, répondit Van Mitten.

—Parlez vite! Nous avons à faire nos préparatifs de départ! Il n'y a pas une heure à perdre!

—Voici, ami Kéraban: Gagnons un des ports les plus rapprochés de
Constantinople sur la mer Noire, frétons un bateau à vapeur….

—Un bateau à vapeur! s'écria le seigneur Kéraban, que ce mot «vapeur» avait le don de mettre hors de lui.

—Non … un bateau … un simple bateau à voile, s'empressa d'ajouter Van Mitten, un chébec, une tartane, une caravelle, et faisons route pour un des ports de l'Anatolie, Kirpih, par exemple! Une fois sur ce point du littoral, en un jour, nous arriverons tranquillement par terre à Scutari, où nous boirons ironiquement à la santé du Muchir!»

Le seigneur Kéraban avait laissé parler son ami sans l'interrompre. Peut-être celui-ci se figurait-il déjà qu'on allait faire bon accueil à sa proposition, très acceptable d'ailleurs, et qui sauvegardait toutes les questions d'amour-propre.

Mais, à l'énoncé de cette proposition, l'oeil du seigneur Kéraban s'anima, ses doigts se replièrent et se déplièrent successivement, et, de ses deux mains tout à l'heure ouvertes, il fit deux poings d'un aspect que Nizib aurait trouvé peu rassurant.