«Diable! diable! murmurait Bruno.

—Feu! feu!» répétait le seigneur Kéraban, en déchargeant ses pistolets, qui rataient généralement une fois sur quatre,—bien qu'il n'en voulût pas convenir.

Les revolvers de Bruno et de Van Mitten blessèrent encore un certain nombre de ces terribles assaillants, dont quelques-uns foncèrent directement sur l'attelage.

De là, épouvante bien naturelle des chevaux que menaçaient les défenses des sangliers, et qui ne pouvaient répondre qu'à coups de pied, sans avoir la liberté de leurs mouvements. S'ils eussent été libres, ils se seraient jetés à travers la campagne, et ce n'aurait plus été qu'une question de vitesse entre eux et la bande sauvage. Ils essayèrent donc, par d'effroyables efforts, de rompre leurs traits, afin de s'échapper. Mais les traits, faits d'une corde à torons serrés, résistèrent. Il fallait donc ou que l'avant-train de la chaise se rompit brusquement, ou que la chaise s'arrachât du sol sous ces terribles coups de collier.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno le comprirent bien. Ce qui leur paraissait le plus à craindre, c'était que leur voiture ne vînt à chavirer. Les sangliers, que les coups de feu n'auraient plus tenus en respect, se seraient jetés dessus, et c'en eût été fait de ceux qu'elle renfermait. Mais que faire pour conjurer une pareille éventualité? N'étaient-ils pas à la merci de cette troupe furieuse? Leur sang-froid ne les abandonna pas, pourtant, et ils n'épargnèrent point les coups de revolver.

Tout à coup, une secousse plus violente ébranla la chaise, comme si l'avant-train s'en fût détaché.

«Eh! tant mieux! s'écria Kéraban. Que nos chevaux s'emportent à travers la steppe! Les sangliers se mettront à leur poursuite, et ils nous laisseront en repos!»

Mais l'avant-train tenait bon et résistait avec une solidité qui faisait honneur à cet antique produit de la carrosserie anglaise. Donc, il ne céda pas. Ce fut la chaise qui céda. Les secousses devinrent telles, qu'elle fut arrachée aux profondes ornières où elle plongeait jusqu'aux essieux. Un dernier coup de collier de l'attelage, fou de terreur, l'enleva sur un sol plus ferme, et la voilà roulant au galop de ses chevaux emportés, que rien ne guidait au milieu de cette nuit profonde.

Cependant, les sangliers n'avaient point abandonné la partie. Ils couraient sur les côtés, s'attaquant, les uns aux chevaux, les autres à la voiture, qui ne parvenait pas à les distancer.

Le seigneur Kéraban, Van Mitten et Bruno s'étaient rejetés dans le fond du coupé.