«Ou nous verserons… dit Van Mitten.
—Ou nous ne verserons pas, répondit Kéraban.
—Il faudrait tâcher de ressaisir les guides!», fit judicieusement observer Bruno.
Et, baissant les vitres de devant, il chercha avec la main si les guides étaient à sa portée; mais les chevaux, en se débattant, les avaient rompues, sans doute, et il fallait maintenant s'abandonner au hasard de cette course folle à travers une contrée marécageuse. Pour arrêter l'attelage, il n'y aurait eu qu'un moyen: arrêter, en même temps, la bande enragée qui le poursuivait. Or, les armes à feu, dont les coups se perdaient sur cette masse en mouvement, n'y auraient pu suffire. Les voyageurs, projetés les uns sur les autres, ou lancés d'un coin à l'autre du coupé à chaque cahot de la route,—celui-ci résigné à son sort comme tout bon musulman, ceux-là, flegmatiques comme des Hollandais,—n'échangèrent plus une parole.
Une grande heure s'écoula ainsi. La chaise roulait toujours. Les sangliers ne l'abandonnaient pas.
«Ami Van Mitten, dit enfin Kéraban, je me suis laissé raconter qu'en pareille occurrence, un voyageur, poursuivi par une bande de loups à travers les steppes de la Russie, avait été sauvé, grâce au sublime dévouement de son domestique.
—Et comment? demanda Van Mitten.
—Oh! rien de plus simple, reprit Kéraban. Le domestique embrassa son maître, recommanda son âme à Dieu, se jeta hors de la voiture et, pendant que les loups s'arrêtaient à le dévorer, son maître parvint à les distancer et il fut sauvé.
—Il est bien regrettable que Nizib ne soit pas là!» répondit tranquillement Bruno.
Puis, sur cette réflexion, tous trois retombèrent dans le plus profond silence.