Cependant la nuit s'avançait. L'attelage ne perdait rien de son effrayante vitesse, et les sangliers ne gagnaient point assez pour pouvoir se jeter sur lui. Si quelque accident ne se produisait point, si une roue brisée, un heurt trop violent, ne faisaient pas verser la chaise, le seigneur Kéraban et Van Mitten gardaient quelque chance d'être sauvés,—même sans un dévouement dont Bruno se sentait incapable.
Il faut dire, en outre, que les chevaux, guidés par leur instinct, s'étaient maintenus sur cette portion de la steppe qu'ils avaient l'habitude de parcourir. C'était en droite ligne, vers le relais de poste qu'ils s'étaient imperturbablement dirigés.
Aussi, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à dessiner la ligne d'horizon dans l'est, ils n'en étaient plus éloignés que de quelques verstes.
La bande de sangliers lutta encore pendant une demi-heure; puis, peu à peu, elle resta en arrière; mais l'attelage ne ralentit pas sa course un seul instant, et il ne s'arrêta que pour tomber, absolument fourbu, à quelque centaine de pas de la maison de poste.
Le seigneur Kéraban et ses deux compagnons étaient sauvés. Aussi le Dieu des chrétiens ne fut-il pas moins remercié que le Dieu des infidèles, pour la protection dont ils avaient couvert les voyageurs hollandais et turc pendant cette nuit périlleuse.
Au moment où la voiture arrivait au relais, Nizib et le postillon, qui n'avaient pu s'aventurer à travers ces profondes ténèbres, allaient en partir avec les chevaux de renfort. Ceux-ci remplacèrent donc l'attelage que le seigneur Kéraban dut payer un bon prix; puis, sans se donner même une heure de repos, la chaise, dont les traits et le timon avaient été réparés, reprenait son train habituel et s'élançait sur la route de Kilia.
Cette petite ville, dont les Russes ont détruit les fortifications avant de la rendre à la Roumanie, est aussi un port du Danube, situé sur le bras qui porte son nom.
La chaise l'atteignit, sans nouveaux incidents, dans la soirée du 25 août. Les voyageurs, exténués, descendirent à l'un des principaux hôtels de la ville, et se rattrapèrent, pendant douze heures d'un bon sommeil, des fatigues de la nuit précédente.
Le lendemain, ils repartirent dès l'aube, et ils arrivèrent rapidement à la frontière russe.
Là, il y eut encore quelques difficultés. Les formalités assez vexatoires de la douane moscovite ne laissèrent pas de mettre à une rude épreuve la patience du seigneur Kéraban, qui, grâce à ses relations d'affaires,—par malheur ou par bonheur, comme on voudra,—parlait assez la langue du pays pour se faire comprendre. Un instant, on put croire que son entêtement à contester les agissements des douaniers l'empêcherait de passer la frontière.