Cependant Van Mitten, non sans peine, parvint à le calmer. Kéraban consentit donc à se soumettre aux exigences de la visite, à laisser fouiller ses malles, et il acquitta les droits de douane, non sans avoir à plusieurs reprises émis cette réflexion absolument juste:
«Décidément, les gouvernements sont tous les mêmes et ne valent pas l'écorce d'une pastèque!»
Enfin la frontière roumaine fut franchie d'un trait, et la chaise se lançait à travers cette portion de la Bessarabie que dessine le littoral de la mer Noire vers le nord-est.
Le seigneur Kéraban et Van Mitten n'étaient plus qu'à une vingtaine de lieues d'Odessa.
VIII
OU LE LECTEUR FERA VOLONTIERS CONNAISSANCE AVEC LA JEUNE AMASIA ET SON FIANCÉ AHMET.
La jeune Amasia, fille unique du banquier Sélim, d'origine turque, et sa suivante, Nedjeb, se promenaient en causant dans la galerie d'une habitation charmante, dont les jardins s'étendaient en terrasses jusqu'au bord de la mer Noire.
De la dernière terrasse, dont les marches se baignaient dans les eaux, calmes ce jour-là, mais souvent battues par les vents d'est de l'antique Pont-Euxin, Odessa se montrait, à une demi-lieue vers le sud, dans toute sa splendeur.
Cette ville,—une oasis au milieu de l'immense steppe qui l'entoure,—forme un magnifique panorama de palais, d'églises, d'hôtels, de maisons, bâtis sur la falaise escarpée, dont la base se plonge à pic dans la mer. De l'habitation du banquier Sélim, on pouvait même apercevoir la grande place ornée d'arbres, et l'escalier monumental que domine la statue du duc de Richelieu. Ce grand homme d'État fut le fondateur de cette cité et en resta l'administrateur jusqu'à l'heure où il dut venir travailler à la libération du territoire français, envahi par l'Europe coalisée.
Si le climat de la ville est desséchant, sous l'influence des vents du nord et de l'est, si les riches habitants de cette capitale de la nouvelle Russie sont forcés, pendant la saison brûlante, d'aller chercher la fraîcheur à l'ombrage des khoutors, cela suffit à expliquer pourquoi ces villas se sont multipliées sur le littoral, pour l'agrément de ceux auxquels leurs affaires interdisent quelques mois de villégiature sous le ciel de la Crimée méridionale. Entre ces diverses villas, on pouvait remarquer celle du banquier Sélim, à laquelle son orientation épargnait les inconvénients d'une sécheresse excessive.