Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures après avoir quitté le caravansérail de Rissar, que le seigneur Kéraban et ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs, firent une superbe entrée dans la capitale du pachalik moderne, bâtie au milieu d'une campagne alpestre, avec vallées, montagnes, cours d'eau capricieux,—paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol ont été transportés sur cette portion du littoral de la mer Noire.
Trébizonde, située à trois cent vingt-cinq kilomètres d'Erzeroum, cette importante capitale de l'Arménie, est maintenant en communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kané, Baibourt et Erzeroum,—ce qui lui rendra peut-être quelque peu de son ancienne valeur commerciale.
Cette cité est divisée en deux villes disposées en amphithéâtre sur une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanquées de grosses tours, défendue autrefois par son vieux château de mer, ne comprend pas moins d'une quarantaine de mosquées, dont les minarets émergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrétienne, la plus commerçante, où se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis, d'étoffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres précieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne hebdomadaire de bateaux à vapeur, qui mettent Trébizonde en communication directe avec les principaux points de la mer Noire.
Dans cette ville s'agite ou végète,—suivant les divers éléments dont elle se compose,—une population de quarante mille habitants, Turcs, Persans, chrétiens du rite arménien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes et Européens. Mais, ce jour-là, cette population était plus que quintuplée par le concours des fidèles venus de tous les coins de l'Asie mineure, pour assister aux fêtes superbes qui allaient être célébrées en l'honneur de Mahomet.
Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a Trébizonde, car l'intention formelle du seigneur Kéraban était bien d'en partir, dès le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y avait pas un jour à perdre, si on voulait y arriver avant la fin du mois.
Ce fut dans un hôtel franco-italien, au milieu d'un véritable quartier de caravansérails, de khans, d'auberges, déjà encombrés de voyageurs, près de la place de Giaour-Meïdan, dans la partie la plus commerçante de la ville et par conséquent en dehors de la cité turque, que le seigneur Kéraban et sa suite trouvèrent seulement à se loger. Mais l'hôtel était assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colère contre l'hôtelier.
Mais, pendant que le seigneur Kéraban et les siens, arrivés à ce point de leur voyage, croyaient en avoir fini,—sinon avec les fatigues, du moins avec les dangers de toutes sortes,—un complot se tramait contre eux dans la ville turque, où résidait leur plus mortel ennemi.
C'était au palais du seigneur Saffar, bâti sur les premiers contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent doucement vers la mer, qu'une heure auparavant était arrivé l'intendant Scarpanto, après avoir quitté le caravansérail de Rissar.
Là, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; là, tout d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'était passé pendant la nuit précédente; là, il racontait comment Kéraban et Ahmet avaient été sauvés d'un emprisonnement, qui eût laissé Amasia sans défense, et sauvés par le dévouement stupide de ce Van Mitten; là, dans cette conférence de trois hommes ayant un unique intérêt, furent prises les résolutions qui menaçaient directement les voyageurs, sur ce parcours de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trébizonde. Ce qu'était ce projet, l'avenir le fera connaître, mais on peut dire qu'il eut, ce jour même, un commencement d'exécution: en effet, le seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiéter des fêtes qui allaient être célébrées, quittaient Trébizonde et prenaient dans l'ouest la route de l'Anatolie qui mène à l'embouchure du Bosphore.
Scarpante, lui, restait à la ville. N'étant connu ni du seigneur Kéraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en toute liberté. A lui de jouer dans ce drame l'important rôle qui devait désormais substituer la force à la ruse.