J'ai voulu rappeler à votre père qu'il eût soin de se trouver à Scutari pour notre arrivée, et même avant, afin de faire toutes les démarches nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard!»
La vérité est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives d'enlèvement, au cas où les complices de Yarhud eussent appris ce qui s'était passé après le naufrage de la Guïdare, marquait au banquier Sélim que tout danger n'était peut-être pas écarté encore; mais, ne voulant pas inquiéter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda bien de lui dire quelles étaient ses appréhensions,—appréhensions vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.
Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son père par dépêche,—dût-il encourir, pour avoir usé du fil télégraphique, les malédictions de l'oncle Kéraban.
Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?
L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgré lui, l'heureux fiancé de la noble Saraboul et le piteux beau frère du seigneur Vanar!
Comment eût-il pu résister? D'une part, Kéraban lui répétait qu'il fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait les renvoyer tous les trois en prison,—ce qui compromettrait irréparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il était valable en Turquie, où la polygamie est admise, serait radicalement nul pour la Hollande, où Van Mitten était déjà marié; que, par conséquent, il pourrait, à son choix, être monogame dans son pays, ou bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten était fait: il préférait n'être «game» nulle part.
D'un autre côté, il y avait là un frère et une soeur incapables de lâcher leur proie. Il n'était donc que prudent de les satisfaire, sauf à leur fausser compagnie au delà des rives du Bosphore,—ce qui les empêcherait d'exercer leurs prétendus droits de beau-frère et d'épouse.
Aussi Van Mitten n'entendait-il point résister et s'abandonna-t-il au cour des événements.
Très heureusement, le seigneur Kéraban avait obtenu ceci: c'est qu'avant d'aller achever le mariage à Mossoul, le seigneur Yanar et sa soeur les accompagneraient jusqu'à Scutari, qu'ils assisteraient à l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiancée kurde ne repartirait avec son fiancé hollandais que deux ou trois jours après pour le pays de ses ancêtres.
Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son maître n'avait que ce qu'il méritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le plaindre, à le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme. Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,—fou rire que purent à peine réprimer Kéraban, Ahmet et les deux jeunes filles,—lorsque l'on vit Van Mitten, au moment où la cérémonie des fiançailles allait s'accomplir, affublé du costume de ce pays extravagant.