La route n'était pas déserte. Quelques Lazes la parcouraient, descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten eût été moins préoccupé de son «interpellation», il aurait pu noter sur ses tablettes les différences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes. Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroulées autour de la tête en manière de coiffure, remplace la calotte géorgienne. Sur la poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint, élégants et souples, s'écartèlent les deux cartouchières disposées comme les tuyaux d'une flûte de Pan. Un fusil court de canon, un poignard à large lame, fiché dans une ceinture bordée de cuivre, constituent leur armement habituel.
Quelques âniers suivaient aussi la route et transportaient aux villages maritimes les productions en fruits de toutes les espèces, qui se récoltent dans la zone moyenne.
En somme, si le temps eût été plus sûr, le ciel moins menaçant, les voyageurs n'auraient point eu trop à se plaindre du voyage, même fait dans ces conditions.
A onze heures du matin, ils arrivèrent à Witse sur l'ancien Pyxites, dont le nom grec «buis» est suffisamment justifié par l'abondance de ce végétal aux environs. Là, on déjeuna sommairement,—trop sommairement, paraît-il, au gré du seigneur Kéraban,—qui, cette fois, laissa échapper un grognement de mauvaise humeur.
Van Mitten ne trouva donc pas encore là l'occasion favorable pour lui toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir, lorsque Bruno, le tirant à part, lui dit:
«Eh bien, mon maître?
—Eh bien, Bruno, à la bourgade prochaine.
—Comment?
—Oui! à Artachen!»
Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond de l'araba, tandis que son maître jetait un coup d'oeil ému à ce romantique paysage, où se retrouvait toute la propreté hollandaise unie au pittoresque italien.