Une longue corde était tendue entre les rives de Scutari et la tour de Léandre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,—ce qui signifie Tour de la Vierge. De là, cette corde, après avoir repris un point d'appui solide, traversait tout le détroit sur une longueur de treize cents mètres, et venait se rattacher à un pylône de bois, dressé à l'angle du quai de Galata et de la place de Top'hané.

Or, c'était sur cette corde qu'un célèbre acrobate, le fameux Storchi,—un émule du non moins fameux Blondin,—allait tenter de franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi le Niagara, eût absolument risqué sa vie dans une chute de près de cent cinquante pieds au milieu des irrésistibles rapides de la rivière, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident, devait en être quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans grand mal.

Mais, de même que Blondin avait accompli sa traversée du Niagara en portant un très confiant ami sur ses épaules, de même Storchi allait suivre cette route aérienne avec un de ses confrères en gymnastique. Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le véhiculer dans une brouette, dont la roue, creusée en gorge à sa jante, devait mordre plus solidement tout le long de la corde tendue.

On en conviendra, c'était là un curieux spectacle: treize cents mètres au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice à plus d'une chute!

Cependant, Storchi avait paru sur la première partie de la corde, qui réunissait la rive asiatique à la Tour de la Vierge. Il poussait son compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents, au phare placé au sommet de Keuz-Koulessi.

De nombreux hurrahs saluèrent ce premier succès.

On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si fortement qu'on l'eût tendue, se courbait en son milieu presque à toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrère, s'avançant d'un pied sûr, et conservant son équilibre avec une imperturbable adresse. C'était vraiment superbe!

Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficultés devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente pour arriver au sommet du pylône. Mais les muscles de l'acrobate étaient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, où se tenait son compagnon immobile, impassible, aussi exposé et aussi brave que lui, à coup sûr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de nature à compromettre la stabilité du véhicule.

Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement éclatèrent!

Storchi était arrivé, sain et sauf, à la partie supérieure du pylône, et il en descendait, ainsi que son confrère, par une échelle qui aboutissait à l'angle du quai, où Ahmet et les siens se trouvaient placés.