—Eh! le voilà bien avancé, le seigneur Kéraban! répondit ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu qu'il persiste encore dans son entêtement, il sera forcé de reprendre le même chemin pour revenir à Constantinople!
—Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux qu'il fut contre son oncle, n'était pas d'humeur à écouter, sans y répondre, les moqueuses observations du chef de police.
—Bah! il finira par céder, reprit celui-ci, et il traversera le Bosphore! … Mais les préposés guettent les caïques et l'attendent au débarquement! … Et, à moins qu'il ne passe à la nage … ou en volant….
—Pourquoi pas, si cela lui convient?….» répliqua très sèchement
Ahmet.
En ce moment, un vif mouvement de curiosité agita la foule. Un murmure plus accentué se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les têtes étaient en l'air.
«Le voilà! … Storchi! … Storchi!»
Des cris retentirent bientôt de toutes parts.
Ahmet et Amasia, Sélim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno et Nizib se trouvaient alors à l'angle que fait le quai de la Corne-d'Or, près de l'échelle de Top'hané, et ils purent voir quel émouvant spectacle était offert à la curiosité publique.
Du côté de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ à six cents pieds de la rive, s'élève une tour qui est improprement appelée Tour de Léandre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est-à-dire le détroit actuel des Dardanelles, que ce célèbre nageur traversa entre Sestos et Abydos pour aller rejoindre Héro, la charmante prétresse de Vénus,—exploit qui fut renouvelé, il y a quelque soixante ans, par lord Byron, fier comme peut l'être un Anglais d'avoir franchi en une heure dix minutes les douze cents mètres qui séparent les deux rives.
Est-ce que ce haut fait allait être renouvelé, à travers le Bosphore, par quelque amateur, jaloux du héros mythologique et de l'auteur du Corsaire? Non.