Maintenant, plus un feu pour éclairer le chenal du petit port de refuge! Si la tartane échappait à l'engloutissement dont la menaçaient les trombes, rien ne pourrait l'empêcher de se mettre au plein sur les récifs.
On la voyait alors irrésistiblement dressée, tandis que les colonnes d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une demi-encablure la séparait-elle d'une énorme roche, qui émergeait à cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'était évidemment là que le petit bâtiment viendrait toucher, se briser, périr.
Kéraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grève, regardant avec horreur cet émouvant spectacle, impuissants à porter secours au navire en détresse, pouvant à peine résister eux-mêmes à ces violences de l'air déchaîné, qui les couvrait d'embruns où le sable se mêlait à l'eau de mer.
Quelques pêcheurs du port d'Atina étaient accourus,—peut-être pour se disputer les débris de cette tartane que le ressac allait bientôt rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kéraban, Ahmet et leurs compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout pour venir en aide aux naufragés. Ils voulaient plus encore: c'était, dans la mesure du possible, que l'on indiquât à l'équipage de la tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y porter en évitant les écueils de droite et de gauche?
«Des torches! … des torches!….» s'écria Kéraban.
Aussitôt, quelques branches résineuses, arrachées à un bouquet de pins maritimes, groupés sur le flanc de la maison renversée, furent enflammées, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaça, tant bien que mal, le feu éteint du phare.
Cependant, la tartane dérivait toujours. A travers les stries des éclairs, on voyait son équipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de gréer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la grève; mais à peine hissée, la voile se déralingua sous le fouet de l'ouragan, et des morceaux de toile furent projetés jusqu'aux falaises, passant comme une volée de ces pétrels, qui sont les oiseaux des tempêtes.
La coque du petit bâtiment s'élevait parfois à une hauteur prodigieuse et retombait dans un gouffre où elle se fût anéantie, s'il eût eu pour fond quelque roche sous-marine.
«Les malheureux! s'écriait Kéraban. Mes amis … ne peut-on rien pour les sauver?
—Rien! répondirent les pêcheurs.