Van Mitten reçut cette déclaration avec ce calme accoutumé, dont rien ne pouvait le faire se départir.
«Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que tu me proposes de nous fixer?
—Non, mon maître, non! Je vous propose tout simplement de laisser le seigneur Kéraban revenir comme il lui conviendra à Constantinople, pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque pas d'y maigrir davantage,—ce qui m'arriverait infailliblement, si je continuais à voyager dans ces conditions.
—Ce parti est peut-être sage à ton point de vue, Bruno, répondit Van Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kéraban lorsque les trois quarts du parcours sont déjà faits, cela mérite quelque réflexion!
—Le seigneur Kéraban n'est point votre ami, répondit Bruno. Il est l'ami du seigneur Kéraban, voilà tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut être le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrième quart me paraît offrir bien d'autres difficultés à travers un pays à demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement désagréable, à vous, mon maître, d'accord; mais, je vous le répète, si vous vous obstinez, prenez garde! … Il vous arrivera malheur!»
L'insistance de Bruno à lui prophétiser quelque grave complication dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser Van Mitten. Ces conseils d'un fidèle serviteur étaient bien pour l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au delà de la frontière russe, à travers les régions peu fréquentées du pachalik de Trébizonde et de l'Anatolie septentrionale, qui échappent presque entièrement à l'autorité du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que l'on regardât à deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, étant donné son caractère un peu faible, Van Mitten se sentit-il ébranlé, et Bruno ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il fit valoir maint argument à l'appui de sa cause, il montra ses habits flottant à la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en jour. Insinuant, persuasif, éloquent même, sous l'empire d'une conviction profonde, il amena enfin son maître à partager ses idées sur la nécessité de séparer son sort du sort de son ami Kéraban.
Van Mitten réfléchissait. Il écoutait avec attention, hochant la tête aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut achevée, il n'était plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion à ce sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.
«Eh bien, repartit Bruno, qui avait réponse à tout, les circonstances sont favorables. Puisque le seigneur Kéraban n'est plus là, brûlons la politesse au seigneur Kéraban, et laissons son neveu Ahmet aller le rejoindre à la frontière.»
Van Mitten secoua la tête négativement.
«A cela, il n'y a qu'un empêchement, dit-il.