«Eh bien, mon maître? demanda Bruno, en proie à une curiosité mêlée d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe?

—Environ seize ponds et demi de Hollande, répondit Van Mitten, après un petit calcul mental.

—Ce qui fait?…

—Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent cinquante et une livres.»

Bruno poussa un cri de désespoir, et, s'élançant hors du plateau de la balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il tomba sur un banc, à demi-pâmé.

«Cent cinquante et une livres.» répétait-il, comme s'il eût perdu là près d'un neuvième de sa vie.

En effet, à son départ, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds, ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait été relativement facile, sans véritables privations ni grandes fatigues. Et maintenant que le mal avait commencé, où s'arrêterait-il? Que deviendrait ce ventre que Bruno s'était fabriqué lui-même, qu'il avait mis près de vingt ans à arrondir, grâce à l'observation d'une hygiène bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable moyenne, dans laquelle il s'était maintenu jusqu'alors,—surtout à présent que, faute d'une chaise de poste, à travers des contrées sans ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage allait s'accomplir dans des conditions nouvelles!

Voilà ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors, il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'éventualités terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno méconnaissable, réduit à l'état de squelette ambulant!

Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hésitation. Il se releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui résister, et, s'arrêtant sur le quai, au moment de rentrer à l'hôtel:

«Mon maître, dit-il, il y a des bornes à tout, même à la sottise humaine! Nous n'irons pas plus loin!»