À travers l'entre-deux des îles qui émergent de la baie d'Arenapo, l'embouchure du Japura, large de six mille six cents pieds, fut un instant visible. Ce grand affluent se déverse par huit bouches dans l'Amazone, comme s'il se jetait dans quelque océan ou quelque golfe. Mais ses eaux venaient de loin, et c'étaient les montagnes de la république de l'Équateur qui les envoyaient dans un cours que des chutes n'arrêtent qu'à deux cent dix lieues de son confluent.

Toute cette journée fut employée à descendre jusqu'à l'île Yapura, après laquelle le fleuve, moins encombré, rendit la dérive plus facile. Le courant, peu rapide en somme, permettait d'ailleurs d'éviter assez facilement ces îlots, et il n'y eut jamais ni choc ni échouage.

Le lendemain, la jangada côtoya de vastes grèves, formées de hautes dunes très accidentées, qui servent de barrage à des pâturages immenses, dans lesquels on pourrait élever et nourrir les bestiaux de toute l'Europe. Ces grèves sont regardées comme les plus riches en tortues qui soient dans le bassin du Haut-Amazone.

Le 29 juillet au soir, on s'amarra solidement à l'île de Catua, afin d'y passer la nuit, qui menaçait d'être très sombre. Sur cette île, tant que le soleil demeura au-dessus de l'horizon, apparut une troupe d'Indiens Muras, reste de cette ancienne et puissante tribu, qui, entre le Teffé et le Madeira, occupait autrefois plus de cent lieues riveraines du fleuve.

Ces indigènes, allant et venant, observèrent le train flottant, maintenant immobile. Ils étaient là une centaine armés de sarbacanes formées d'un roseau spécial à ces parages, et que renforce extérieurement un étui fait avec la tige d'un palmier nain dont on a enlevé la moelle.

Joam Garral laissa un instant le travail qui lui prenait tout son temps, pour recommander de bien veiller et de ne point provoquer ces indigènes. En effet, la partie n'eût pas été égale. Les Muras ont une remarquable adresse pour lancer jusqu'à une distance de trois cents pas, avec leurs sarbacanes, des flèches qui font d'incurables blessures. C'est que ces flèches, tirées d'une feuille du palmier «coucourite», empennées de coton, longues de neuf à dix pouces, pointues comme une aiguille, sont empoisonnées avec le «curare».

Le curare ou «wourah», cette liqueur «qui tue tout bas», disent les Indiens, est préparée avec le suc d'une sorte d'euphorbiacée et le jus d'une strychnos bulbeuse, sans compter la pâte de fourmis venimeuses et les crochets de serpents, venimeux aussi, qu'on y mélange.

«C'est vraiment là un terrible poison, dit Manoel. Il attaque directement dans le système nerveux ceux des nerfs par lesquels se font les mouvements soumis à la volonté. Mais le coeur n'est pas atteint, et il ne cesse de battre jusqu'à l'extinction des fonctions vitales. Et pourtant, contre cet empoisonnement, qui commence par l'engourdissement des membres, on ne connaît pas d'antidote!»

Très heureusement, ces Muras ne firent pas de démonstrations hostiles, bien qu'ils aient pour les blancs une haine prononcée. Ils n'ont plus, il est vrai, la valeur de leurs ancêtres.

À la nuit tombante, une flûte à cinq trous fit entendre derrière les arbres de l'île quelques chants en mode mineur. Une autre flûte lui répondit. Cet échange de phrases musicales dura pendant deux ou trois minutes, et les Muras disparurent.