Il avait fallu, en effet, laisser le train de bois s'aventurer sous ces arceaux auxquels se brisait le léger courant du fleuve. Impossible de reculer. De là, obligation de manoeuvrer avec une extrême précision pour éviter les chocs de droite et de gauche.

En cela se montra toute l'habileté du pilote Araujo, qui fut d'ailleurs parfaitement secondé par son équipe. Les arbres de la forêt fournissaient de solides points d'appui aux longues gaffes, et la direction fut maintenue. Le moindre heurt, qui aurait pu faire venir la jangada en travers, eût provoqué un démolissement complet de l'énorme charpente, et causé la perte, sinon du personnel, du moins de la cargaison qu'elle portait.

«En vérité, c'est fort beau, dit Minha, et il nous serait fort agréable de toujours voyager de la sorte, sur cette eau si paisible, à l'abri des rayons du soleil!

—Ce serait à la fois agréable et dangereux, chère Minha, répondit Manoel. Dans une pirogue, il n'y aurait sans doute rien à craindre en naviguant ainsi; mais, sur un long train de bois, mieux vaut le cours libre et dégagé d'un fleuve.

—Avant deux heures, nous aurons entièrement traversé cette forêt, dit le pilote.

—Regardons bien alors! s'écria Lina. Toutes ces belles choses passent si vite! Ah! chère maîtresse, voyez-vous ces bandes de singes qui s'ébattent dans les hautes branches des arbres, et les oiseaux qui se mirent dans cette eau pure!

—Et les fleurs qui s'entrouvrent à la surface, répondit Minha, et que le courant berce comme une brise!

—Et ces longues lianes, qui sont capricieusement tendues d'un arbre à l'autre! ajouta la jeune mulâtresse.

—Et pas de Fragoso au bout! dit le fiancé de Lina. C'était pourtant une belle fleur que vous avez cueillie là dans la forêt d'Iquitos!

—Voyez-vous cette fleur unique au monde! répondit Lina en se moquant. Ah! maîtresse, regardez ces magnifiques plantes!»