Et Lina montrait des nympheas aux feuilles colossales, dont les fleurs portaient des boutons gros comme des noix de coco. Puis c'étaient, à l'endroit où se dessinaient les rives immergées, des paquets de ces roseaux «mucumus» à larges feuilles, dont les tiges élastiques peuvent s'écarter pour donner passage à une pirogue et se referment derrière elle. Il y avait là de quoi tenter un chasseur, car tout un monde d'oiseaux aquatiques voletait entre ces hautes touffes agitées par le courant.
Des ibis, posés dans une attitude épigraphique, sur quelque vieux tronc à demi renversé; des hérons gris, immobiles au bout d'une patte; de graves flamants, qui ressemblaient de loin à des ombrelles roses déployées dans le feuillage, et bien d'autres phénicoptères de toutes couleurs animaient ce marais provisoire.
Mais aussi, à fleur d'eau, se glissaient de longues et rapides couleuvres, peut-être quelques-uns de ces redoutables gymnotes, dont les décharges électriques, répétées coup sur coup, paralysent l'homme ou l'animal le plus robuste et finissent par le tuer.
Il fallait y prendre garde, et plus encore, peut-être, à ces serpents «sucurijus», qui, lovés au stipe de quelque arbre, se déroulent, se détendent, saisissent leur proie, l'étreignent sous leurs anneaux assez puissants pour broyer un boeuf. N'a-t-on pas rencontré dans les forêts amazoniennes de ces reptiles longs de trente à trente-cinq pieds, et même, au dire de M. Carrey, n'en existe-t-il pas dont la longueur atteint quarante-sept pieds et qui sont aussi gros qu'une barrique!
En vérité, un de ces sucurijus, lancé à la surface de la jangada, eût été aussi redoutable qu'un caïman!
Très heureusement, les passagers n'eurent à lutter ni contre les gymnotes ni contre les serpents, et le passage à travers la forêt inondée, qui dura deux heures environ, s'acheva sans accidents.
Trois jours s'écoulèrent. On approchait de Manao.
Vingt-quatre heures encore, et la jangada serait à l'embouchure du rio Negro, devant cette capitale de la province des Amazones.
En effet, le 23 août, à cinq heures du soir, elle s'arrêtait à la pointe septentrionale de l'île Muras, sur la rive droite du fleuve. Il n'y avait plus qu'à le traverser obliquement, Sur une distance de quelques milles, pour arriver au port. Mais le pilote Araujo ne voulut pas, avec raison, se hasarder ce jour-là, la nuit approchant. Les trois milles qui restaient à parcourir exigeraient trois heures de navigation, et, pour couper le cours du fleuve, il importait avant tout d'y voir clair.
Ce soir-là, le dîner, qui devait être le dernier de cette première partie du voyage, ne fut pas servi sans quelque cérémonie. La moitié du cours de l'Amazone franchi dans ces conditions, cela valait bien la peine que l'on fît un joyeux repas. Il fut convenu que l'on boirait «à la santé du fleuve des Amazones» quelques verres de cette généreuse liqueur que distillent les coteaux de Porto ou de Setubal.