—En effet, répondit Fragoso, le bon temps est passé!

—Mais ce qui est resté facile, c'est de se procurer le diamant à la façon des malfaiteurs, je veux dire par le vol. Et tenez, vers 1826,—j'avais huit ans alors—, il se passa à Tijuco même un drame terrible, qui montre que les criminels ne reculent devant rien, quand ils veulent gagner toute une fortune par un coup d'audace! Mais cela ne vous intéresse pas sans doute…

—Au contraire, Torrès, continuez, répondit Joam Garral d'une voix singulièrement calme.

—Soit, reprit Torrès. Il s'agissait, cette fois, de voler des diamants, et une poignée de ces jolis cailloux-là dans la main, c'est un million, quelquefois deux!»

Et Torrès, dont la figure exprimait les plus vils sentiments de cupidité, fit, presque inconsciemment, le geste d'ouvrir et de fermer la main.

«Voici comment cela se passa, reprit-il. À Tijuco, l'habitude est d'expédier en une seule fois les diamants recueillis dans l'année. On les divise en deux lots, suivant leur grosseur, après les avoir séparés au moyen de douze tamis percés de trous différents. Ces lots sont enfermés dans des sacs et envoyés à Rio de Janeiro. Mais, comme ils ont une valeur de plusieurs millions, vous pensez qu'ils sont bien accompagnés. Un employé, choisi par l'intendant, quatre soldats à cheval du régiment de la province et dix hommes à pied forment le convoi. Ils se rendent d'abord à Villa-Rica, où le général commandant appose son cachet sur les sacs, et le convoi reprend sa route vers Rio de Janeiro. J'ajoute que, pour plus de précaution, le départ est toujours tenu secret. Or, en 1826, un jeune employé, nommé Dacosta, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, qui, depuis quelques années, travaillait à Tijuco dans les bureaux du gouverneur général, combina le coup suivant. Il s'entendit avec une troupe de contrebandiers et leur apprit le jour du départ du convoi. Des mesures furent prises par ces malfaiteurs, qui étaient nombreux et bien armés. Au-delà de Villa-Rica, pendant la nuit du 22 janvier, la bande tomba à l'improviste sur les soldats qui escortaient les diamants. Ceux-ci se défendirent courageusement; mais ils furent massacrés, à l'exception d'un seul, qui, bien que grièvement blessé, put s'échapper et rapporta la nouvelle de cet horrible attentat. L'employé qui les accompagnait n'avait pas été plus épargné que les soldats de l'escorte. Tombé sous les coups des malfaiteurs, il avait été entraîné et jeté sans doute dans quelque précipice, car son corps ne fut jamais retrouvé.

Et ce Dacosta? demanda Joam Garral.

—Eh bien, son crime ne lui profita pas. Par suite de différentes circonstances, les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur lui. Il fut accusé d'avoir mené toute cette affaire. En vain prétendit-il qu'il était innocent. Grâce à sa situation, il était en mesure de connaître le jour où le départ du convoi devait s'effectuer. Lui seul avait pu prévenir la bande de malfaiteurs. Il fut accusé, arrêté, jugé, condamné à mort. Or, une pareille condamnation entraînait l'exécution dans les vingt-quatre heures.

—Ce malheureux fut-il exécuté? demanda Fragoso.

—Non, répondit Torrès. On l'avait enfermé dans la prison de Villa-Rica, et, pendant la nuit, quelques heures seulement avant l'exécution, soit qu'il eût agi seul, soit qu'il eût été aidé par plusieurs de ses complices, il parvint à s'échapper.