Quant aux édifices religieux, il serait difficile d'en nommer plus de deux: la petite église de la Conception et la chapelle de Notre-Dame des Remèdes, bâtie presque en rase campagne sur une tumescence qui domine Manao.
C'est peu pour une ville d'origine espagnole. À ces deux monuments il convient d'ajouter encore un couvent de Carmélites, incendié en 1850, et dont il ne reste plus que des ruines.
La population de Manao ne s'élève qu'au chiffre qui a été indiqué plus haut, et, en dehors des fonctionnaires, employés et soldats, elle se compose plus particulièrement de négociants portugais et d'Indiens appartenant aux diverses tribus du Rio-Negro.
Trois rues principales, assez irrégulières, desservent la ville; elles portent des noms significatifs dans le pays et qui ont bien leur couleur: c'est la rue Dieu-le-Père, la rue Dieu-le-Fils et la rue Dieu-le-Saint-Esprit. En outre, vers le couchant s'allonge une magnifique avenue d'orangers centenaires, que respectèrent religieusement les architectes qui, de l'ancienne cité, firent la cité nouvelle.
Autour de ces rues principales s'entrecroisent un réseau de ruelles non pavées, coupées successivement par quatre canaux que desservent des passerelles en bois. En de certains endroits, ces iguarapés promènent leurs eaux sombres au milieu de grands terrains vagues, semés d'herbes folles et de fleurs aux couleurs éclatantes: ce sont autant de squares naturels, ombragés d'arbres magnifiques, parmi lesquels domine le «sumaumeira», ce gigantesque végétal habillé d'une écorce blanche, et dont le large dôme s'arrondit en parasol au-dessus d'une noueuse ramure.
Quant aux diverses habitations privées, il faut les chercher parmi quelques centaines de maisons assez rudimentaires, les unes couvertes de tuiles, les autres coiffées des feuilles juxtaposées du palmier, avec la saillie de leurs miradors et l'avant-corps de leurs boutiques, qui sont pour la plupart tenues par des négociants portugais.
Et quelle espèce de gens voit-on sortir aux heures de la promenade, aussi bien de ces édifices publics que de ces habitations particulières? Des hommes de haute mine, avec redingote noire, chapeau de soie, souliers vernis, gants de couleur fraîche, diamants au noeud de leur cravate; des femmes en grandes et tapageuses toilettes, robes à falbalas, chapeaux à la dernière mode; des Indiens, enfin, qui, eux aussi, sont en train de s'européaniser, de manière à détruire tout ce qui pouvait rester de couleur locale dans cette partie moyenne du bassin de l'Amazone.
Telle est Manao, qu'il fallait sommairement faire connaître au lecteur pour les besoins de cette histoire. Là, le voyage de la jangada, si tragiquement interrompu, venait de se trouver coupé au milieu du long parcours qu'elle devait accomplir; là allaient se dérouler, en peu de temps, les péripéties de cette mystérieuse affaire.
CHAPITRE DEUXIÈME LES PREMIERS INSTANTS
À peine la pirogue qui emmenait Joam Garral, ou plutôt Joam Dacosta,—il convient de lui restituer ce nom—, avait-elle disparu, que Benito s'était avancé vers Manoel.