Ce fut dans ces circonstances que Joam Garral, qui avait alors vingt-deux ans, se trouva un jour en présence de Magalhaës. Il était arrivé dans le pays à bout de forces et de ressources. Magalhaës l'avait trouvé à demi mort de faim et de fatigue dans la forêt voisine. C'était un brave coeur, ce Portugais. Il ne demanda pas à cet inconnu d'où il venait, mais ce dont il avait besoin. La mine noble et fière de Joam Garral, malgré son épuisement, l'avait touché. Il le recueillit, le remit sur pied et lui offrit, pour quelques jours d'abord, une hospitalité qui devait durer sa vie entière.

Voilà donc dans quelles conditions Joam Garral fut introduit à la ferme d'Iquitos.

Brésilien de naissance, Joam Garral était sans famille, sans fortune. Des chagrins, disait-il, l'avaient forcé à s'expatrier, en abandonnant tout esprit de retour. Il demanda à son hôte la permission de ne pas s'expliquer sur ses malheurs passés,— malheurs aussi graves qu'immérités. Ce qu'il cherchait, ce qu'il voulait, c'était une vie nouvelle, une vie de travail. Il allait un peu à l'aventure, avec la pensée de se fixer dans quelque fazenda de l'intérieur. Il était instruit, intelligent. Il y avait dans toute sa prestance cet on ne sait quoi qui annonce l'homme sincère, dont l'esprit est net et rectiligne. Magalhaës, tout à fait séduit, lui offrit de rester à la ferme, où il était en mesure d'apporter ce qui manquait au digne fermier.

Joam Garral accepta sans hésiter. Son intention avait été d'entrer tout d'abord dans un «seringal», exploitation de caoutchouc, où un bon ouvrier gagnait, à cette époque, cinq ou six piastres[4] par jour, et pouvait espérer devenir patron, pour peu que la chance le favorisât; mais Magalhaës lui fit justement observer que, si la paye était forte, on ne trouvait de travail dans les seringals qu'au moment de la récolte, c'est-à-dire pendant quelques mois seulement, ce qui ne pouvait constituer une position stable, telle que le jeune homme devait la désirer.

Le Portugais avait raison. Joam Garral le comprit, et il entra résolument au service de la fazenda, décidé à lui consacrer toutes ses forces.

Magalhaës n'eut pas à se repentir de sa bonne action. Ses affaires se rétablirent. Son commerce de bois, qui, par l'Amazone, s'étendait jusqu'au Para, prit bientôt, sous l'impulsion de Joam Garral, une extension considérable. La fazenda ne tarda pas à grandir à proportion et se développa sur la rive du fleuve jusqu'à l'embouchure du Nanay. De l'habitation, on fit une demeure charmante, élevée d'un étage, entourée d'une véranda, à demi cachée sous de beaux arbres, des mimosas, des figuiers-sycomores, des bauhinias, des paullinias, dont le tronc disparaissait sous un réseau de granadilles, de bromélias à fleurs écarlates et de lianes capricieuses.

Au loin, derrière des buissons géants, sous des massifs de plantes arborescentes, se cachait tout l'ensemble des constructions où demeurait le personnel de la fazenda, les communs, les cases des noirs, les carbets des Indiens. De la rive du fleuve, bordée de roseaux et de végétaux aquatiques, on ne voyait donc que la maison forestière.

Une vaste campine, laborieusement défrichée le long des lagunes, offrit d'excellents pâturages. Les bestiaux y abondèrent. Ce fut une nouvelle source de gros bénéfices dans ces riches contrées, où un troupeau double en quatre ans, tout en donnant dix pour cent d'intérêts, rien que par la vente de la chair et des peaux des bêtes abattues pour la consommation des éleveurs. Quelques «sitios» ou plantations de manioc et de café furent fondés sur des parties de bois mises en coupe. Des champs de cannes à sucre exigèrent bientôt la construction d'un moulin pour l'écrasement des tiges saccharifères, destinées à la fabrication de la mélasse, du tafia et du rhum. Bref, dix ans après l'arrivée de Joam Garral à la ferme d'Iquitos, la fazenda était devenue l'un des plus riches établissements du Haut-Amazone. Grâce à la bonne direction imprimée par le jeune commis aux travaux du dedans et aux affaires du dehors, sa prospérité s'accroissait de jour en jour.

Le Portugais n'avait pas attendu si longtemps pour reconnaître ce qu'il devait à Joam Garral. Afin de le récompenser suivant son mérite, il l'avait d'abord intéressé dans les bénéfices de son exploitation; puis, quatre ans après son arrivée, il en avait fait son associé au même titre que lui-même et à parties égales entre eux deux.

Mais il rêvait mieux encore. Yaquita, sa fille, avait su comme lui reconnaître dans ce jeune homme silencieux, doux aux autres, dur à lui-même, de sérieuses qualités de coeur et d'esprit. Elle l'aimait; mais, bien que de son côté Joam ne fût pas resté insensible aux mérites et à la beauté de cette vaillante fille, soit fierté, soit réserve, il ne semblait pas songer à la demander en mariage.