D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les chances étaient pour lui.
Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se battre à la place de Benito.
«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans les règles, tu seras mon témoin!
Benito!…
—Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie de servir de témoin à cet homme?
—Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela! —Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout bonnement tué comme une bête fauve!»
L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate, qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement, en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait bien vite acculé à l'abîme.
Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors; mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se saisissaient de la main gauche à l'épaule… Ils ne devaient plus se lâcher.